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La guerre d'ego

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Publié le

La guerre d'ego © Pascal Guittet

C’est fou le nombre d’événements de la vie des affaires qui auraient pu avoir lieu si les ego des protagonistes avaient été moins enflés. Les salariés qui croient confier leur destin à des dirigeants parfaitement rationnels, élaborant des stratégies subtiles et s’entourant d’expertises imparables, seraient effrayés de découvrir à quel point, parfois, leurs décisions peuvent être guidées par des motivations pauvrement humaines. Le Patronus œconomicus n’existe pas plus que l’Homo œconomicus, cet être « cupide, sans émotions et socialement atomisé », que dénonce l’économiste Joseph Stiglitz : l’un et l’autre nesont qu’une vue de l’esprit, une création de chercheurs. La rationalité signifie seulement que l’on ne fait rien sans raison !
 

Prenez le secteur des télécoms. Quatre opérateurs, c’est un de trop, si l’on compare avec nos voisins anglais ou allemands. Il aurait été logique que Bouygues Telecom, le plus fragile, soit racheté par l’un des deux outsiders, Free ou SFR. Las ! Martin Bouygues et Xavier Niel ne se parlent plus. Niel a bien proposé 6 milliards d’euros, par personne interposée, mais la proposition a été jugée « insultante ». Patrick Drahi s’est mis sur les rangs à son tour en offrant 7, puis 10 milliards. Même refus, au motif que le nouveau César des médias aurait taillé massivement, sans discernement, dans les effectifs (stratégie qu’il a adoptée chez SFR et à « L’Express »). En réalité, pour Martin Bouygues, vendre cette filiale – sa seule vraie construction personnelle, puisqu’il a hérité de son père le reste du groupe – revenait à admettre sa défaite. La seule manière de la transformer en joli coup stratégique consistait à fusionner avec Orange pour obtenir en échange une part du capital du leader historique. Et tant pis si ses ennemis récupèrent nombre de ses actifs, droit de la concurrence oblige…
 

Mais la méfiance de Bouygues vis-à-vis de Drahi est peu de chose en comparaison de la rivalité qui oppose ce dernier à Xavier Niel. « Ils se battaient déjà en Israël par téléopérateurs interposés, raconte un dirigeant de Free. Puis Niel a acheté un quotidien, “Le Monde” ; Drahi a alors acquis “Libération”. Puis Niel a racheté “L’Obs” et Drahi “L’Express”… ».
 

Les guerres d’ego opposent le plus souvent des capitaines d’industrie qui « jouent avec leur argent ». On se souvient des bagarres de François Pinault avec Bernard Arnault ou avec Vincent Bolloré. Dans les entreprises dirigées par des patrons salariés, les « rivalités et crises mimétiques » chères à René Girard existent peu ou sont plus feutrées, ce qui ne veut pas dire que les décisions y soient toujours 100 % rationnelles. Nul ne songerait à transformer en batailles de personnes les luttes concurrentielles entre Jean-Laurent Bonnafé et ­Frédéric ­Oudéa, de BNP Paribas et Société générale, ni même entre ­Carlos Ghosn et son ex-numéro deux ­Carlos Tavares, de Renault-Nissan et Peugeot. Même si quelques exceptions – Anne Lauvergeon vs Henri Proglio, par exemple –, confirment la règle.
 

Même en l’absence de rivalités personnelles, c’est lors des opérations de fusion-acquisition que la « déraison de la raison économique » (une expression de l’économiste Serge Latouche) est le plus perceptible. Ainsi, le dirigeant rachète souvent trop cher parce qu’il se laisse entraîner par son ego. Autre cas classique, la fusion est présentée comme un « mariage d’égaux » pour préserver l’amour-propre du racheté, comme lors de l’absorption de Lafarge par Holcim… avant que les actionnaires n’imposent la vérité. Autant dire que les ego surdimensionnés n’existent pas seulement en politique : ils gouvernent aussi la vie des entreprises. 

Christine Kerdellant, directrice de la rédaction

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