[L'interview management] "L'écosystème start-up est dévoyé", selon Nicolas Menet et Benjamin Zimmer

Nicolas Menet et Benjamin Zimmer publient " Start-up, arrêtons la mascarade" aux Editions Dunod. S'ils se félicitent de la dynamique entrepreneuriale actuelle, ils estiment qu'il faut maintenant aller plus loin. En mobilisant les énergies pour un vrai projet global. Critiques au sens noble du terme, ils se demandent si la start-up pourrait être dé-financiarisée...

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[L'interview management]
Benjamin Zimmer et Nicolas Mennet, co-auteurs de "Start-up, arrêtons la mascarade".

L’Usine Nouvelle : Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire un ouvrage critique sur les start-up ? Vous ne croyez pas à la Start-up Nation ?

Benjamin Zimmer : Nicolas et moi nous sommes des entrepreneurs, nous ne sommes pas contre les start-ups. Selon nous, l’écosystème aujourd’hui n’est pas suffisamment structuré ni organisé de façon optimale. D’où le choix d’un titre provocateur qui reflète une réalité de plus en plus criante.

La France réunit les conditions pour avoir davantage d’entrepreneurs, mais nous souhaitons qu’ils deviennent davantage des vrais chefs d’entreprises. Aujourd’hui, il est plus facile de lever des fonds qu’il y a 10 ans. Ce qui manque selon nous c’est de réunir les conditions du succès d’une aventure entrepreneuriale. Les besoins existent que ce soit pour le climat, la démographie… On a besoin d’entrepreneurs.

Après la crise de 2008 avec des taux d’intérêt faibles et des placements en actions peu rémunérateurs, la start-up est devenue un placement bankable. C’est un bon produit financier. On insiste selon nous trop sur cet aspect et pas assez sur la construction de véritables entreprises.

Nicolas Menet : Toutes les initiatives actuelles sont positives, j’en suis convaincu. Ce que nous proposons c’est d’en faire un vrai projet de société, où l’innovation est mise au service de tous. L’écosystème autour des jeunes pousses est dévoyé. Les investisseurs ont senti le bon filon et comme il y avait d’importantes liquidités disponibles, beaucoup d’argent est arrivé sur le marché. C’est un point positif assurément. Mais il a son revers que nous avons voulu rappeler : trop souvent, la nécessité de répondre à de nouveaux besoins n’est plus le cœur de ces projets, alors qu’il devrait l’être. La start-up est là pour faire de l’innovation, inventer de nouveaux usages, le financement est là pour l’aider. C’est dans cet ordre que cela devrait marcher. Il était essentiel de le rappeler.

Justement, dans votre essai, vous écrivez en substance, qu’aujourd’hui, un créateur de start-up n’a plus le temps de s’occuper de la gestion de son entreprise. Est-il obnubilé par la dimension financière ?

Benjamin Zimmer : Nous nous sommes amusés à raconter l’histoire d’un jeune créateur d’entreprise, qui va finir par échouer, ce qui en soi n’est pas très grave. Aujourd’hui, tout le monde veut devenir entrepreneur et le discours ambiant est que tout le monde va réussir. Nous avons voulu rappeler que ce n’est pas vrai, que cet univers est très darwinien. Tout le monde ne réussit pas. Et en France, contrairement aux Etats-Unis, l’échec n’est pas du tout valorisé. Il reste stigmatisant dans une large mesure.

Il ne suffit pas de voir des start-ups éclore partout pour que le nouveau Google émerge spontanément demain. Il faut les entraîner à devenir des Google à l’image des athlètes de haut niveau. Il faut beaucoup de jeunes joueurs de football pour finalement avoir un Zinedine Zidane. Tout le monde sait que les règles et conditions pour devenir un sportif de haut niveau sont compliquées, il faudrait en faire de même dans la vie économique.

Nicolas Menet : Si Tom – c’est le nom du jeune entrepreneur – échoue, c’est parce qu’il passe beaucoup de temps à s’occuper de finances avant tout, à produire des rapports. A cela s’ajoute le temps passé à demander les aides et subventions publiques qui nécessitent de réunir d’importants dossiers avec des justificatifs. Il le fait parce que l’écosystème lui demande. C’est une victime inconsciente de cet écosystème.Toutes ces tâches sont chronophages et, si le créateur d’entreprise n’y prend pas garde, il peut très vite avoir l’impression que c’est sa principale mission. Or ce n’est évidemment pas le cas.

Etre entrepreneur ça ne s’improvise pas, cela s’apprend. Avec Benjamin, nous avons travaillé dans un incubateur où nous avons accompagné de nombreuses start-up. Peu réussissent. La qualité de l’accompagnement est essentielle et ne doit pas être éclipsée par les données financières.

La croissance semble revenir, ce qui est une bonne nouvelle pour les marchés d’actions. Craignez-vous qu’indirectement les start-ups en fassent les frais ?

Nicolas Menet : Avec les crypto monnaies on a un phénomène de bulle spéculative ultra-dangereux. Ceci dit, nous ne sommes ni économiste ni prévisionniste et nous ne prétendons pas savoir ce qu’il va se passer. Toutefois, si votre hypothèse se réalisait, ce serait dommage, car les start-up ont apporté quelque chose de positif : le développement d’une génération d’entrepreneurs.

Benjamin Zimmer : Avec l’économie qui va mieux, on peut anticiper un retour des liquidités vers des produits plus traditionnels. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour les vrais créateurs de jeunes pousses, alors que pour ceux qui veulent entreprendre sans vraiment innover peuvent s’inquiéter. Les investisseurs vont redevenir très attentifs au vrai caractère innovant des start-ups où ils investissent. Avec la vague récente, on a un peu valorisé des innovations qui sont à peine des gadgets et je suis gentil en employant ce mot. On a un peu chanté la puissance française au CES. Mais les Américains rient sous cape en voyant certains objets connectés made in France.

La France est un pays qui a une vraie tradition d’innovation depuis longtemps. On vient de vivre une parenthèse un peu folle. Qu’on siffle la fin de la récréation et le retour aux choses sérieuses est plutôt une bonne chose. On se concentrera à nouveau sur de vraies innovations qui apportent des solutions aux grands problèmes sociaux et environnementaux. Moins de gadget, plus de fond !

Que faudrait-il faire pour sortir de la mascarade que vous dénoncez dans le titre ?

Benjamin Zimmer : Il faudrait enrichir l’enseignement dans les filières dites d’entrepreneuriat. On y explique trop souvent les grands enjeux de l’innovation, comment écrire en 10 étapes son business plan, mais on oublie souvent des éléments de bon sens : aller sur le terrain rencontrer son client. Rien ne vaut la conférence d’un entrepreneur qui explique pourquoi et comment il s’est planté plusieurs fois. Partager les erreurs c’est important, peut-être davantage que les success story.

Nicolas Menet : Si on veut que les investissements profitent à tous les partenaires, il est important de recourir davantage à l’intelligence collective. Il faut rassembler tout le monde pour trouver des solutions vraiment innovantes et organiser les compétences les unes aux autres pour accompagner les projets innovants méritant. Pour ce faire, il existe des méthodes pour structurer le plan d’action d’un cluster ou écosystème basée notamment sur les relations des acteurs qui ne se connaissent pas et qui ont peu d’habitude de coopération. Il faut également des méthodes pour structurer l’accompagnement des projets d’innovation dès l’émergence d’une idée et pas simplement une fois la solution imaginée. Il faut aussi inscrire davantage les start-ups dans l’économie circulaire, qui ouvre sur une croissance infinie. Contrairement à ce qu’on observe aujourd’hui, le recours à ces méthodes évite de consommer des ressources naturelles indument. C'est dans ce cadre que nous avons développé le concept de profitabilité intégrale.

Benjamin Zimmer : Je voudrais insister sur la nécessité de travailler collectivement pour produire des innovations durables. On travaille trop aujourd’hui dans des silos pour répondre à des enjeux complexes qui nécessite de sortir de ses sentiers battus. On met encore trop de rustines sur des jambes de bois, faute d’une vision d’ensemble suffisante. Ce que nous disons n’est ni théorique ni utopique. Ce que nous disons dans le livre, nous l’avons fait : Le "proof of concept" comme on dit existe déjà !

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