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« L'écosystème est là, il faut le renforcer »

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Au terme de sa mission sur l’intelligence artificielle, le mathématicien et député LREM Cédric Villani veut s’appuyer sur la profusion de talents français.

« L'écosystème est là, il faut le renforcer »
Cédric Villani député LREM

Notre enquête sur les 100 Français de l’intelligence artificielle montre à quel point la France irrigue ce secteur dans le monde entier. Le sait-on assez ?

Les Français sont très présents dans l’IA à travers le monde. On les retrouve partout dans la Silicon Valley. Mais cette impressionnante profusion de talents n’est pas très connue. Je me souviens qu’il y a près de deux ans, j’avais parlé à Axelle Lemaire, alors secrétaire d’État au Numérique, de la présence française en IA. Elle en était tombée de sa chaise ! À cette époque-là, la France vivait dans l’illusion que l’IA était tout entière américaine. Et quand Thierry Mandon, alors secrétaire d’État à la Recherche, a présenté le rapport #FranceIA au printemps 2017, qui montrait cette présence française, la réaction des journalistes a été, textuellement : « Si c’était vrai, ça se saurait ! »

Comment expliquez-vous cette profusion de talents ?

Tout simplement parce que les ingénieurs et les chercheurs français sont très bons en mathématiques. Depuis la fin du XVIIIe siècle, la France est une nation de mathématiciens. Cette identité ne s’est pas seulement construite sur des ­spécialisations, mais aussi sur une culture, avec des ingénieurs dotés d’une culture mathématique plus forte qu’ailleurs. C’est ce qui a fait le succès de l’ingénieur à la française. Mais il faut faire attention. La faiblesse actuelle de notre système scolaire en maths est une véritable question, sur laquelle je suis aussi missionné par le gouvernement. Je rendrai mon rapport sur ce sujet dans quelques semaines au ministre de l’Éducation nationale. Des mesures énergiques seront préconisées, car il y a une dérive considérable, qui est plus une dérive du système scolaire que de l’enseignement des maths en particulier.

Ces talents sont aspirés à l’étranger, notamment par les Gafa…

Il est normal et sain d’avoir des échanges entre la France et l’étranger comme entre le public et le privé. Cela devient problématique si ces échanges se font à sens unique et sans retour. Si nos talents partis dans la Silicon Valley, sur la côte est, à Zürich ou ailleurs ont l’impression qu’ils ne peuvent pas revenir parce qu’ils perdraient trop en conditions de travail, c’est que l’on est dans une impasse. Idem pour le passage du public au privé. Cela nous interpelle peut-être encore plus quand on voit des chercheurs passer chez des acteurs privés, même s’ils sont en France. C’est une perte pour le milieu académique, pour la recherche publique. Il ne faut pas se leurrer, on ne mène pas la même recherche dans un laboratoire privé que dans un laboratoire public.

Google et Facebook, par exemple, revendiquent pourtant une recherche ouverte et libre, précisément pour attirer les chercheurs…

De rares acteurs privés comme Facebook, avec Fair, ou Deepmind, peuvent revendiquer une recherche très ouverte, théorique, avec de la prise de risques. Mais leurs pratiques seront tout de même différentes. Yann LeCun [le directeur scientifique de l’IA de Facebook, ndlr] peut certes faire ce qu’il veut, mais le chercheur lambda de Deepmind sera par exemple soumis à des cycles d’évaluation très courts… Cela étant, ce que nous montre l’exemple de ces labos – et cela a été l’un des constats les plus durs de notre mission –, c’est à quel point nous avons perdu en attractivité dans la recherche publique. Pas seulement parce que les salaires stagnent, mais aussi, et peut-être surtout, à cause des contraintes administratives, du manque de moyens et de liberté. Il est paradoxal que, par certains côtés, on trouve plus de liberté chez Fair qu’au CNRS. C’est un problème qui nous interpelle, sur lequel nous allons travailler et dont l’écosystème et les dirigeants des organismes scientifiques sont bien conscients.

Les talents sont aussi chez les industriels tricolores, notamment de la défense et de la sécurité, qui travaillent sur l’IA depuis longtemps. Que vous disent-ils ?

Ils revendiquent effectivement leur expertise. On en parle peu car leurs activités sont parfois semi-confidentielles, mais ils sont importants. L’expertise en IA réside aussi dans les laboratoires des grandes entreprises françaises, comme Orange et Thales. Elles ont une culture de collaboration avec les grands organismes publics et ont un rôle majeur à jouer. Elles sont assez souvent désolées que l’attention, médiatique en particulier, se concentre surtout sur les prouesses des grands acteurs étrangers. Cela vaut aussi pour les start-up. C’est une jeune pousse française, Therapixel, qui a gagné en juin le dernier concours international de dépistage de cancer du sein à partir de jeux de données. Seul un journal local en a parlé en France. Alors que quand Google fait un grand happening à Zurich, avec des dizaines de journalistes pour parler de ses techniques d’IA appliquée au cancer du sein, les articles sont là. Il y a eu de notre part un peu d’aveuglement médiatique et, de la part des grands groupes comme Google, une partition jouée très intelligemment avec une communication bien orientée…

Que proposez-vous dans votre rapport pour enrayer la fuite des cerveaux ?

La balle est dans notre camp et tout l’enjeu est de développer une offre de qualité en France. Du point de vue de la recherche, l’un des axes forts de notre rapport sera la création d’un institut dédié à l’IA. L’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), le CNRS et le CEA en seront partie prenante, ainsi que le nouvel institut d’excellence DataIA. Il sera en partie physique et en partie virtuel, avec des systèmes de labels, de chercheurs associés, de projets et un recrutement international. Il offrira à ses membres des conditions de travail privilégiées, avant tout dans la facilité d’action et l’accès à des infrastructures de calcul. Si l’on cumule à l’échelle européenne les besoins en supercalculateurs, en cloud, en stockage, cela représente quelque 30 milliards d’euros d’investissement pour que l’Europe se remette à niveau. C’est de l’ordre de grandeur de ce qu’ont dépensé les Gafa au cours de la dernière décennie. Il y a là un noyau dur que l’on ne pourra pas éviter. On peut former des cerveaux à relativement peu de frais, mais on ne peut pas faire du hardware à peu de frais.

Quelle méthode préconisez-vous pour mettre en place de telles infrastructures de calcul en France ?

Il s’agit d’éviter de recommencer l’erreur du fameux cloud souverain. Un écosystème européen existe. Il est ténu, mais présent sur tous les maillons de la chaîne. Dans les semiconducteurs, il y a STMicroelectronics, qui n’est pas au niveau des géants mondiaux, mais qui peut être renforcé. Même chose pour Atos dans le supercalcul, OVH dans le cloud, et ainsi de suite. Les acteurs existent. L’enjeu sera de trouver la bonne façon de les favoriser sans les mettre trop sous perfusion. L’idée qu’il ne faut plus avoir honte de faire du protectionnisme à l’échelle européenne gagne du terrain. Les États-Unis sont bien plus protectionnistes que l’Europe dans les faits. La Chine a réussi à faire émerger, avec une politique protectionniste, des géants internationalement reconnus et compétitifs. Il n’y a pas de raison que l’Europe s’interdise de telles mesures.

Vous croyez en la nécessité d’une action publique forte tant en France qu’au niveau européen ?

Complètement. Aux États-Unis, le système est tel que même si le public ne fait rien, le secteur privé gardera une force considérable. En France, comme en Europe, cela ne se passe pas comme ça. Nous ne pourrons pas augmenter l’impact du secteur privé sans une action publique forte, en particulier sur les formations, sur la réglementation et sur la façon dont on organisera la confiance avec les citoyens. Le fait que l’Europe ait pu mettre en place le RGPD [Règlement européen sur la protection des données personnelles, ndlr] sera, je pense, un élément fondamental dans la construction de la confiance avec les citoyens européens. C’est une réelle réussite de l’Europe. En matière d’IA, Bruxelles a un peu été à la traîne, mais une stratégie européenne est prévue pour 2018. Même si les premières annonces laissent penser que les investissements ne sont pas à la hauteur, en particulier sur le hardware, il y a un programme dans les tuyaux et la mission a aussi travaillé avec les acteurs européens.

Que devrait être la stratégie industrielle de la France en IA ?

Nous préconisons de se concentrer sur le transport, la défense, la santé et l’environnement. Des technologies sont mûres pour ces secteurs et il y a notamment besoin d’un grand plan pour recenser les bases de données et les plates-formes. Pour la santé, un enjeu majeur est la coordination et l’interopérabilité des bases de données. Ce sont des actions qu’il faut lancer dès maintenant, avec des financements conséquents. Plus généralement, il n’y aura pas un seul outil miracle, mais une combinaison d’incitations fiscales, de concours, d’appels à projets publics, de subventions… Là encore, une approche « top-down » n’est pas souhaitable. L’enjeu sera plutôt d’aider les acteurs existants à se développer. L’État peut avoir un impact très fort en jouant le rôle de tiers de confiance pour débloquer l’accès aux données publiques, mais aussi privées, souvent empêché par des questions de propriété intellectuelle et de compétition économique. Faciliter les expérimentations est un autre axe d’action.

Avez-vous l’assurance d’être entendu par le chef de l’État ?

Écouté, oui. Entendu, c’est une autre affaire ! Personne ne peut avoir l’assurance d’être entendu au niveau du chef de l’État. Mais je peux vous garantir que la qualité du dialogue avec le Président actuel est sans comparaison avec ce que j’ai pu avoir avec ses prédécesseurs. Et le fait que je sois mis en avant dans nombre d’opérations, comme lors de la visite d’État en Chine en janvier, montre l’importance donnée à ma mission et à l’intelligence artificielle.

D’un point de vue plus personnel, quelle potentielle transformation de la société par l’IA vous fascine le plus ?

C’est sans doute de la déformation professionnelle, mais ce qui me fascine le plus est la transformation du lien politique entre le citoyen et le gouvernement. Si l’on arrive à avoir des chatbots qui vous expliquent les articles de loi qui vous intéressent, qui vous indiquent quels sont vos droits et devoirs en fonction de votre situation, il se produira un réel changement du rapport entre citoyen et État, qui pour l’instant est très abstrait. On peut même imaginer qu’un jour l’IA soit utilisée pour réécrire des pans entiers de notre système législatif en le simplifiant et en le rationalisant. En tant que chercheur, le plus fascinant pour moi est que l’on est entré dans une véritable terra incognita. Les experts ne savent pas trop pourquoi l’IA fonctionne si bien. La pratique est bien plus en avance que la théorie, qui reste à découvrir. C’est une situation inédite en informatique. Et c’est probablement une raison de penser que l’intelligence artificielle n’en est qu’à ses débuts. 

Du rapport Villani à la stratégie française

« Qu’est-ce que ma mission va apporter de plus que les rapports récents publiés dans d’autres pays ? Premièrement, nous allons l’interfacer avec l’administration et l’écosystème pour voir comment la transformation est possible, partout. Deuxièmement, notre rapport insistera sur le pragmatisme : comment aller de la situation actuelle aux cibles. Le principe est d’être dans l’opérationnel. Nous nous sommes fixé un calendrier.

Le 1er février, nous avons rencontré le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, pour lui présenter le squelette de nos recommandations importantes et pour définir le programme de travail.

Deux mois de travail suivront sur la montée en puissance et en compétences des ministères et des administrations, ainsi que sur la mise en place d’institutions… Par exemple, il va certainement falloir mettre en place un comité ad hoc sur la question éthique et un observatoire de l’emploi et du travail.

Fin mars ou début avril, la stratégie du gouvernement pour l’intelligence artificielle sera présentée lors d’un événement, probablement à la Bibliothèque nationale de France, un lieu symbolique. »

 

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