[Interview management] "La créativité est la capacité à résoudre de petits problèmes, à planifier, à poser des liens", explique Jules Zimmermann

Formateur en entreprise, Jules Zimmermann vient de publier aux éditions Arkhê "La baignoire d’Archimède". Dans cet essai très clair et original, il démonte le mythe selon lequel la créativité serait une sorte de don qui tombe sur certains élus. La créativité se travaille, se développe. Si tout le monde n'a pas le même potentiel créatif, tout le monde peut l'être davantage qu'il ne l'est. 

 

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[Interview management]
Jules Zimmermann est l'auteur de "Dans la baignoire d'Archimède".

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la notion de créativité, au point d'écrire un livre* sur ce sujet ?

Jules Zimmermann : Tardivement. Comme beaucoup de personnes, j’avais une vision de la créativité qui renvoyait plutôt au statut de l’artiste… Moi qui avais un profil scientifique, je ne me sentais pas concerné. En master de sciences cognitives, j’ai découvert d’autres façons de parler de la créativité comme d’une manière de penser que l'on emploie tous au quotidien, dès que l'on va cherche une réponse par soi-même plutôt que d’appliquer une solution toute faite. J'ai pris conscience que la créativité me concernait et nous concerne tous.

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Tout le monde peut donc être créatif ?

Oui, c’est un sujet universel. Mais nous y avons tous un rapport différent. Certaines personnes revendiquent leur créativité, quand d’autres vont dire “je ne suis pas créatif” et, dans certains cas, en faire un complexe. Mais dire que c’est universel ne signifie pas qu’on est tous égaux face à la créativité, et il serait dommage de le nier. Comme dans toute compétence, certains se distinguent par des facilités et une plus grande expérience.

La créativité est elle une soft skill ?

J’aime bien l’expression française de compétence transversale, c’est à dire qui a un impact sur toutes nos autres activités. Souvent, les gens pensent que la créativité est la compétence clé pour l’entrepreneuriat. C’est beaucoup plus que cela : c’est la capacité à résoudre de petits problèmes, à planifier, à poser des liens. Pour un manager, c’est, par exemple, être capable d’éviter le conformisme au sein de son équipe, d’encourager les pensées différentes. Toutes ces petites idées trouvées au quotidien n'ont pas à être époustouflantes ou révolutionnaires. Ce peuvent être des idées à usage unique ou de petites astuces pour résoudre un problème particulier.

Peut-on dire à quelqu’un “sois créatif !” ? Ou est-ce typiquement dans le domaine de l’injonction paradoxale ?

En psychologie on distingue deux types de motivation : intrinsèque quand l'individu est personnellement motivé par le problème à résoudre ou extrinsèque quand il est motivé par une récompense extérieure. Par exemple, je vais faire quelque chose pour faire plaisir à mon patron. La créativité nécessite de la motivation intrinsèque. Pour un manager cela veut dire qu’il vaut mieux savoir donner envie d’être créatif, de trouver un moyen pour que le défi soit personnellement intéressant. Ceux qui cherchent des idées par motivation personnelle iront plus loin que les autres. Cela les rend capables de dépasser les moments de frustration et les premières idées évidentes…

Vous évoquez Archimède et sa baignoire. Un ancien dirigeant de Pixar avait expliqué que les idées lui venaient sous la douche. Peut-on pourtant décider d’être créatif ? Ou faut-il attendre que cela arrive ?

Un des grands mythes autour de la créativité est que les idées nous tombent dessus sans prévenir, que nous ne pouvons rien y faire. Cela provoque un phénomène de passivité créative. Il faut lutter contre ce mythe. Pour reprendre l’exemple d’Archimède, le moment Eurêka lui arrive spontanément dans son bain. Mais il n'aurait pas eu lieu sans qu'il ait beaucoup travaillé en amont pour comprendre son problème et en être obsédé.

Cela a des conséquences importantes. Je pense à cette étudiante d’HEC qui voulait être entrepreneur et qui me dit que n’ayant pas d’idées, elle va prendre un emploi salarié et attendre le jour où l'idée lui viendra. Ce n'est pas comme ça qu'on devient entrepreneur ! Je dois dire que les récits des fondateurs de start-ups peuvent participer de cette croyance dans le monde professionnel. Souvent, ils racontent une histoire où ils ont une sorte d’illumination. En réalité, pour trouver une idée, il faut se mettre au travail ! Étudier un problème, regarder les solutions existantes, chercher encore et encore.

Au fond, ce que vous remettez en cause, n’est ce pas la séparation entre l’esprit analytique et l’esprit créatif ?

De plus en plus de chercheurs défendent cette non-séparation. Par exemple, quand on fait passer une IRM à des personnes qui font des tâches créatives, on voit que le cortex préfrontal est mobilisé, soit la zone qui est également associée au raisonnement.

Ceci dit, Guy Aznar, qui a beaucoup écrit sur la créativité, distingue une approche sensible et une approche analytique de la créativité. Si les deux sont complémentaires, tout va dépendre des types de problèmes à résoudre. Quand je parle de créativité à des ingénieurs, ils ont toujours un peu peur qu’on propose quelque chose d’ésotérique. C’est que les problèmes techniques qu’ils doivent résoudre ont souvent peu de solutions. On oublie que le brainstorming, la méthode de créativité peut être la plus connue, a été inventée par des publicitaires, un univers où on trouve des concepts. Un ingénieur cherche des solutions techniques. Ce n’est pas la même chose, les mêmes contraintes ou les mêmes attentes. Il y a des méthodes plus adaptées selon les situations.

Vous semblez assez critique sur les hackathons. Pourquoi ?

Je ne dirais pas ça. Je suis critique sur certaines formes de hackathons, quand leur organisation est insuffisante. Des entreprises ou des administrations invitent des étudiants à réfléchir sur un problème sans vraies règles du jeu et avec un thème bien trop large pour ce type de travail. Par exemple, on demande à des jeunes ingénieurs de réfléchir sur le futur de l'énergie en général ou sur la lutte contre le changement climatique, sans plus de précision. Quand l'objectif est vague, on débouche souvent sur des propositions elles-mêmes très vagues et finalement assez décevantes. Cela donne une mauvaise image de ce format qui, bien utilisé, peut être très puissant. Je crois que cela illustre une nouvelle fois cette croyance que la créativité serait un don, quelque chose qui tombe du ciel. Il suffirait de donner un défi à des jeunes et laisser parler l'intelligence collective. Un hackathon ça se prépare et ça demande des facilitateurs compétents.

La créativité requiert-elle beaucoup de pragmatisme ?

Dans le livre, je me suis attaché à la créativité du point de vue de l’individu. Aujourd’hui, on trouve beaucoup de livres sur la créativité de groupe. C’est devenu le nouveau dogme notamment dans les entreprises, où on pense qu’on ne peut être créatif qu’à plusieurs. Rien n’est plus anti-créativité que les dogmes quels qu’ils soient. S’il faut s’appuyer sur le collectif, on peut aussi prévoir des moments individuels. Dans certains brainstormings, on ménage des moments de silence où chacun réfléchit avant de remettre ensemble les résultats. La créativité émerge souvent dans l’alliance des contraires : elle est collective et individuelle. Elle exige de la bienveillance pour que toutes les idées s’expriment mais il ne faut pas bannir la critique… Ce n’est pas simple, mais c’est toujours passionnant.

* Dans la baignoire d'Archimède - Faut-il être un génie pour avoir des idées ? Jules Zimmermann Editions Arkhê

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