Imiter, inventer... innover ? Une autre histoire de l'innovation

En écho à notre chronique « De quoi l'innovation est-elle le nom ? », David Rottmann, consultant en innovation et développement économique chez CMI, nous donne sa vision sur ce concept vieux de 700 ans. Une note très détaillée où l'on apprend que l'innovation serait sans doute la descendante de l'imitation et de l'invention. Passionnant !

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Imiter, inventer... innover ? Une autre histoire de l'innovation
Ayant lu aujourd’hui l’article publié par Thibaut de Jaegher avec la belle anecdote sur Edouard VI, je me suis dit que je pouvais partager un peu ma vision du parcours étymologique des différents mots qui se rapportent à l’innovation. Je tiens par ailleurs à signaler l’excellent papier de Benoît Godin et le plus polémique mais stimulant working paper de Manfred Manschl, qui m’ont beaucoup inspiré pour ce billet.
La notion d’innovation est omniprésente. Pour certains, notre époque pourrait presque être qualifiée par cette fascination et quête de l’innovation (Nowotny, 2008). Mais d’où vient cette notion d’innovation ? Et que nous apprend l’histoire de ce concept ?
Ce questionnement sur le concept ou le mot n’est pas anodin, il s’inscrit dans l’enquête foucaldienne : « Comment se fait-il que tel concept soit apparu et nul autre à sa place ? » (Foucault, 1969, 30-40 in : Godin 2008). De fait, les nouveaux mots marquent le moment où un changement est devenu suffisamment indéniable pour nécessiter un terme pour le désigner (Smit 1925 : 69-70 in Godin 2008).
L’innovation n’a pas toujours eu une connotation positive. Comme le note le philosophe Pierre-Damien Huyghe dans la conférence donnée à l’ENSCI, l’innovation est définie dans l’Encyclopédia de Diderot et Alembert de la manière suivante : « Nouveauté ou changement important qu’on fait dans le gouvernement politique d’un Etat contre l’usage et les règles de sa constitution. Ces sortes d’innovation sont toujours des difformités dans l’ordre politique ».
En effet, si aujourd’hui l’innovation est devenue presque un objectif en soi, positif par nature, et l’imitation une pratique peu valorisante — qui sert au mieux aux pays en voie de développement à sortir de la pauvreté et aux artistes à apprendre à maîtriser les techniques pour ensuite réaliser des créations originales — jusqu’à récemment l’inverse était vrai.
Avant l’innovation : Imitation — Combinaison — Diffusion
Jusqu’à la moitié du XVIIe siècle l’imitation était présentée comme une pratique positive. L’Art — pour reprendre cet exemple — depuis les premières théories esthétiques de Platon puis d’Aristote imitait le monde. Les artistes jusqu’à la renaissance étant loués pour la qualité de leur interprétation et non leur originalité.
Au niveau économique, l’imitation est valorisée comme le procédé qui permet de donner accès à des biens de luxe (dont la production est limitée par des critères géographiques et de ce que l’on appellerait aujourd’hui des rigidités de marchés et à l’époque des corporations….). C’est le cas des arts décoratifs, des vêtements ou des glaces de la Galerie des glaces à Versailles. Par ailleurs, plus que l’innovation, l’imitation est le premier fournisseur de nouveauté économique.
En imitant, l’imitateur — qu’il soit artiste et imite la nature ou colbertiste et imite les procédés de fabrication vénitien — va combiner. Combiner des procédés de fabrication avec des ressources locales ou encore peindre le Christ dans un paysage hollandais. La combinaison est ce qui permet de dépasser la qualité de la nature ou des auteurs précédants. C’est d’ailleurs encore aujourd’hui un procédé que l’on met beaucoup en avant pour l’émergence des fameuses innovations (combiner une solution technique d’un secteur industriel avec une problématique d’application d’un autre).
L’imitation va, au XXe siècle, également ouvrir la voie à un terme essentiel des discours sur l’innovation — la diffusion. En démocratisant l’accès à des biens exotiques, l’imitation permet le partage et l’obtention de nouveauté. De manière caractéristique dans la littérature sociologique des années 40 et 50, l’innovateur n’est pas l’inventeur, mais le premier utilisateur d’une invention.
L’invention, un premier pas vers l’innovation
A partir de la moitié du XIXe siècle, l’imitation commence à avoir une connotation négative. Arrive l’invention.
L’imitation est attaquée de toutes parts et notamment par l’apparition des brevets et des notions de propriété intellectuelle[1][2] qui, d’un côté, lie une idée à une personne ou une entité et, de l’autre côté, atteste du caractère nouveau de cette idée.
Mais les textes juridiques accompagnement plus souvent qu’ils ne précédent les évolutions sociétales. Un autre exemple de ce changement de paradigme est l’attaque en règle contre l’imitation qui viendra du côté de l’art avec la valorisation de l’imagination. L’artiste de la fin du XIXe se positionne contre l’imitation et promeut un art libre qui s’appuie sur une imagination créative. L’originalité et la métaphore de la création vont être décisives pour un art qui valorise la nouveauté quasiment comme une valeur esthétique (Bourriaud 2009). A noter également la racine du mot « originalité » (origine), origine qui permet de donner un droit de propriété intellectuelle à quelqu’un.
L’innovation : un mariage entre l’invention et la diffusion
La thèse que j’avance est que le concept de diffusion mélangé à celui d’invention va donner naissance au concept d’innovation — au moins au sens schumpéterien du terme (à savoir un acte de déploiement du potentiel économique d’un résultat produit dans le champ de la connaissance).
Pour Schumpeter, l’invention est un acte de créativité intellectuelle « sans importance pour l’analyse économique » (Shumpeter, 1939 [1998]), tandis que l’innovation est une décision économique visant à la diffusion d’une invention au travers de son application dans ou par la firme. L’innovation est le moteur de la destruction créatrice, qui permet de remettre en cause en permanence les structures existantes et de provocquer le changement.
Et alors ?
Cette thèse d’une double origine de l’innovation, à savoir l’invention et la diffusion, peut être utile pour comprendre les débats actuels sur les politiques publiques de soutien à l’innovation, comme la question du soutien à sa composante invention (la recherche) versus sa composante diffusion (la mise en marché). Les deux sont nécessaires pour générer de l’innovation.
Par ailleurs, nous pouvons assister aujourd’hui à un effacement de la dichotomie ou du moins une difficulté à différencier imitation et invention. C’est le cas dans l’art pour la musique électronique et le sampling par exemple ou encore dans les procès de patent trolling des grands groupes technologiques.
Ces deux questions feront l’objet de nouveaux billets.
Mais, au-delà de ça, je me pose une autre question. Très schématiquement, nous sommes passés d’un XVIIIe siècle où tout ce qui existe est bien et tout ce qui est nouveau dangereux (valorisation de l’imitation) à un XIXe siècle où le nouveau est ce qu’il faut rechercher (invention), puis à un XXe siècle où toutes les nouvelles idées doivent être mises en œuvre le plus rapidement possible (innovation). A aucune de ces périodes, la question politique de la volonté commune à aller quelque-part n’est posée, elle semble dans la dernière période quasiment remplacé par le mouvement perpétuel de l’innovation. A mon sens, le nouveau n’a aucune raison a priori d’être mieux ou moins bien que l’ancien, et aujourd’hui cet attrait de la nouveauté (effet Hawthorne dans les sciences de gestion,) qui se traduit par la fameuse injonction à innover, remplace aujourd’hui trop souvent la question politique de notre vision commune du futur souhaité. Ce futur souhaité peut être atteint par l’imitation, l’invention ou l’innovation, mais il faut savoir ce qu’on veut qu’il soit.
David Rottmann
[1] Ce rôle de la propriété intellectuelle fera sûrement l’objet d’un autre billet. La différentiation entre imitation, invention et innovation ne devient utile qu’à partir du moment qu’il faut justifier le fait de ne pas avoir à payer (et de pouvoir réclamer) des royalties. Et le patent trolling auquel se livraient les grands groupes de NTIC montre à quel point cette limite est difficile à définir…
[2] Par ailleurs, on peut se questionner aujourd’hui sur les très récents changements d’attitudes des grands groupes technologiques par rapport aux brevets, suite à la lassitude de certaines industries aux fameuses patent wars ou patent trolling (les procès opposant Apple et Samsung par exemple), ainsi qu’à l’avènement de la culture numérique de l’open source. Un exemple frappant et la mise à disposition en juin 2014 de l’ensemble des brevets de Tesla Motors ou l’engagement pris par Microsoft de ne pas attaquer les entreprises faisant un usage « de bonne foi » de solutions brevetées par Microsoft. On en reparlera…

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