« Il faut renverser l’éducation ! Je prône la coéducation transgénérationnelle », dit Joël de Rosnay

Cette année encore la France ne brille pas dans le classement Pisa de l’OCDE. Joël de Rosnay, le célèbre prospectiviste, explique pourquoi le système éducatif français peine à s’améliorer. Et comment le transformer pour aborder le monde de demain.

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« Il faut renverser l’éducation ! Je prône la coéducation transgénérationnelle », dit Joël de Rosnay
Joël de Rosnay, prospectiviste

L'Usine Nouvelle.- N’êtes-vous pas inquiet que, classement après classement, notre système éducatif semble se détériorer ?
Joël de Rosnay.- L’une des raisons réside dans la tradition de notre enseignement que je qualifierais de cartésien et d’auguste comtien. Pour Descartes, la complexité ne se comprend qu’en la découpant en éléments analytiques simples. Toute notre formation est donc fondée sur l’analyse. Ensuite, je tiens à rappeler la classification des disciplines élaborées par Auguste Comte. Il place en haut les mathématiques, la physique et les sciences dures, et plus bas les sciences molles, la sociologie, les sciences humaines, les sciences sociales. Du fait de cette classification, on ne fait pas la liaison entre les sciences molles et les sciences dures et on a tendance à ne pas contextualiser ce que l’on apprend. Notre éducation n’est pas faite de contextualisation, elle est faite de mémoire d’éléments qui doivent se répéter pour pouvoir être utilisés dans le cadre d’examens. Plutôt que d’essayer de donner aux gens le sens de la vie en leur donnant des outils pour apprendre à apprendre, on leur remplit la mémoire d’une quantité d’éléments analytiques séparés les uns des autres que l’on a beaucoup de mal à reconstruire dans sa vie.

Vous pensez que le monde de l’éducation devrait adopter une approche plus systémique ?
C’est ce que nous disons depuis trente ou quarante ans avec le groupe des Dix, dont Edgar Morin et moi et beaucoup d’autres faisons partie. Nous avons été écouté, je pense, un peu. Par des professeurs d’abord, qui ont évolué dans ce sens. Par des organismes publics, par des inspecteurs d’académie qui s’intéressent de plus en plus à l’approche pluridisciplinaire – transdisciplinaire même, comme dirait Edgar Morin -, de manière à relier les choses entre elles telles qu’elles le sont dans le monde. Le monde n’est pas disciplinaire, il n’y a pas la chimie d’un côté, la physique ou la géologie de l’autre. Le monde est fait d’un tout. L’approche pluridisciplinaire commence à émerger dans l’éducation. Mais c’est très lent parce que cela remet en cause des jeux de pouvoir. Le fait d’être le spécialiste dans une discipline donne du pouvoir. Alors que l’approche systémique n’est pas porteuse de pouvoir.

Vous avez beaucoup séjourné et enseigné aux Etats-Unis. A quoi attribuez-vous le foisonnement culturel qui a donné naissance à leur écosystème numérique ?
J’attribue cela au pragmatisme anglo-saxon et à leur volonté de toujours expérimenter. Nous avons en France une vision très dogmatique et pyramidale issue de la religion et de la royauté. C’est le roi, l’empereur, le pape, le prêtre, le professeur, qui voient d’en haut ce que l’on devrait apprendre et ce que l’on devrait faire. Dans les pays anglo-saxons, leur pragmatisme fait qu’on laisse davantage aux gens la possibilité d’expérimenter, d’essayer pour voir si on comprend. Mais aussi d’enseigner aux autres, et c’est ce que j’appelle la coéducation. Elle est très pratiquée dans les universités où j’ai enseigné. Le professeur enseigne, mais il crée les conditions pour que les élèves s’apprennent entre eux.

Il faut d’abord former les formateurs, alors…
Oui, il faut renverser l’éducation, il faut former les formateurs par des jeunes. Des gens de 15 ans qui forment des gens de 25-30 ans, et des gens de 25-30 ans qui forment des gens de 50 ans. C’est l’éducation à l’envers. Je prône plutôt que l’éducation analytique traditionnelle, la coéducation transgénérationnelle. Cela signifie en partie que les plus jeunes doivent enseigner aux plus âgés. Mais aussi que les plus âgés doivent aider les plus jeunes, qui sont boulimiques d’information et qui en reçoivent trop, à la contextualiser sous un angle économique, politique, culturel, géopolitique voire spirituel.

Des entreprises essaient-elles de mettre en place de tels systèmes de formation ?
Nous le faisons à Universciences [qui gère la Cité des sciences et de l’industrie et le Palais de la découverte à Paris, ndlr]. Nous avons mis en place le Carrefour numérique et le Learning center. On met en place une forme d’enseignement où les plus anciens aident les plus jeunes à contextualiser l’information qu’ils reçoivent, et les plus jeunes enseignent aux plus anciens les technologies nouvelles, du numérique notamment.

Propos recueillis par Arnaud Dumas et Pascal Gateaud

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