Il faut aussi soutenir les grands groupes

Dans le débat sur la réindustrialisation de la France, Jean-Louis Beffa apporte une vision singulière de la part d'un ancien patron. Se définissant comme un Saint-Simonien, opposé au libéralisme à tous crins, il plaide pour un modèle de développement industriel et commercial où l'État soutient davantage l'innovation des grands groupes exportateurs.

Et si le salut industriel de la France passait par le renforcement des capacités d'innovation des grands groupes ? Jean-Louis Beffa en est convaincu. Dans son livre, il plaide en faveur de la refonte du système d'aide à l'innovation en l'orientant davantage vers les grandes entreprises. Seule alternative selon lui pour booster les exportations, développer l'emploi et ancrer les activités de production en France.

Dans le débat sur la réindustrialisation, l'ex-PDG de Saint-Gobain se distingue par des propositions à contre-courant des idées dominantes du patronat. Se définissant comme un Saint-Simonien, il plaide en faveur d'un modèle de développement industriel et commercial piloté par l'État, à l'instar de ce qui se passe en Allemagne, au Japon, en Corée-du-Sud et en Chine. Ces quatre pays ont tous en commun de favoriser les activités industrielles de production orientées vers l'exportation. « Je suis favorable à l'aide des start-up et petites entreprises. Mais il ne pas faut oublier le soutien de l'État à l'innovation des grands groupes, qui représentent à eux seuls 80 % de la R&D et des exportations françaises. »

Celui qui est à l'origine de la création en 2005 de l'Agence de l'innovation industrielle (AII) regrette beaucoup la dissolution par Nicolas Sarkozy, en 2008, de cet organisme censé aider les grandes entreprises françaises à innover et exporter, sur le modèle de la Nedo au Japon. Bien que les activités de l'AII aient été reprises par Oséo sous le nom d'Initiatives stratégiques d'innovation (ISI), il reste critique sur la façon de brider l'innovation des grands groupes. « Ce à quoi je suis opposé c'est le manque d'ambition et le fait de limiter les projets d'innovation à 10 millions d'euros comme le fait aujourd'hui Oséo. »

L'exemple de Renault, qui vient d'inaugurer une gigantesque usine, à Tanger, au Maroc, pour le montage du Lodgy (monospace de Dacia) le conforte dans ses convictions. « Renault a raison d'occuper le créneau des voitures low cost pour les marchés des pays émergents. Fabriquer ces véhicules dans des pays à faible coût est normal. Mais il faudrait, en contrepartie, monter en gamme et réduire les coûts en travaillant sur la standardisation des plates-formes, comme l'ont déjà fait les constructeurs allemands. Un grand programme de R&D soutenu par l'État aurait facilité cette évolution. »

Globalement, Jean-Louis Beffa trouve le dispositif d'aide à l'innovation en France plutôt bon. « Je suis pour le maintien du crédit d'impôt recherche. Mais il faudrait l'appliquer, pour les grands groupes, à l'augmentation des investissements de R&D, et non à la totalité des dépenses de recherche et développement. Il faudrait également le réserver à l'industrie, dont les activités productrices ont, contrairement à celles des services, le plus gros potentiel d'exportation. » Pour lui, une conclusion s'impose : il faut ressusciter l'AII.

« IL FAUT AFFICHER PLUS D'AMBITION ET NE PAS LIMITER LES PROJETS D'INNOVATION À 10 MILLIONS D'EUROS.»

JEAN-LOUIS BEFFAPRÉSIDENT D'HONNEUR ET ADMINISTRATEUR DE SAINT-GOBAIN

Polytechnicien et ingénieur du corps des Mines, Jean-Louis Beffa, 71 ans, est aussi diplômé de l'École nationale supérieure du pétrole et des moteurs, et de l'Institut d'études politiques de Paris. Il a dirigé le groupe Saint-Gobain pendant près de vingt ans. Aujourd'hui, il est président du comité des nominations et des rémunérations du groupe GDF Suez, président de la branche Asie de la Banque Lazard et président de l'association de l'Amicale des ingénieurs du corps des Mines.

LE LIVRE

LA FRANCE DOIT CHOISIR Éditions du Seuil 288 pages, 18 euros

ET AUSSI

Pour inverser la longue érosion de l'industrie française, Gabriel Colletis, professeur à l'université de Toulouse 1, appelle de ses voeux l'élaboration d'un grand projet visant le développement de productions socialement utiles. Et ce n'est pas à l'État de le piloter, mais à la société de citoyens de s'y investir. Car pour lui, l'enjeu central est de renouer les liens entre industrie, travail et démocratie. Le processus est long mais la tâche urgente. L'URGENCE INDUSTRIELLE Gabriel Colletis 200 pages, 18 euros

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