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[Entretien]"L'industrie, c'est vendre une idée à grande échelle", selon l'économiste Lionel Fontagné

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Entretien L’économiste Lionel Fontagné revient sur l’évolution de la production en France, marquée par une redéfinition de la frontière entre industrie et services.

[Entretien]L'industrie, c'est vendre une idée à grande échelle, selon l'économiste Lionel Fontagné

La France peut-elle se réindustrialiser ?

Pour produire en France, il s’agit de capter les segments sur lesquels nos entreprises sont les plus compétitives. Cela suppose une profonde restructuration des entreprises. Les Allemands ont réussi avec beaucoup plus d’agilité à organiser leurs chaînes de production globales, comme ils l’ont fait avec la Porsche Cayenne, conçue et assemblée en Allemagne, mais produite en large partie en Europe de l’Est. En France, le manque de confiance entre les partenaires sociaux a incité les entreprises à ouvrir de nouvelles lignes de production à l’étranger. Cependant, nous sommes arrivés à un étiage. Nous sommes passés en moyenne de 125 000?à 30 000 destructions d’emplois par an. Ce sont les meilleures entreprises et les salariés les plus qualifiés qui restent.

Les industriels vendent de plus en plus de services avec leurs produits. Où se situe la frontière entre services et industrie ?

L’industrie aujourd’hui, c’est avoir une idée et la vendre à une très grande échelle en se spécialisant sur ce que l’on sait faire le mieux. Les plus beaux succès industriels sont des entreprises qui ne fabriquent plus nécessairement de biens. Aux États-Unis, Apple n’a pas d’usine. Sa valeur ajoutée est dans la conception de l’iPhone et dans la vente de services comme iTunes. Quand on prend les liasses fiscales françaises, on s’aperçoit qu’une proportion non négligeable de sociétés industrielles vend principalement des services. À l’inverse, les plus beaux succès dans les services sont devenus des entreprises industrielles. Les fermes de serveurs de Google n’ont rien à envier aux hauts-fourneaux de Florange. Ce sont des sites très capitalistiques, très énergivores, ce qui nécessite de les localiser près d’un cours d’eau. En Finlande, Google a d’ailleurs installé ses serveurs dans une ancienne papeterie.

Qu’est-ce que cela change pour l’industrie ?

On détruit probablement beaucoup moins d’emplois industriels qu’on ne le pense, en prenant cette nouvelle définition de l’industrie. Des chercheurs américains ont calculé que l’industrie aux États-Unis compte 500 000 à 1,5?million d’emplois supplémentaires, si l’on considère toutes les entreprises qui font le design et la R & D de leurs produits, prennent le risque industriel, mais n’ont pas d’usine en propre.

Quelle politique industrielle faut-il mener ?

Il faut surtout éviter de prendre les mauvaises décisions. S’il faut sauver, en période de crise, une entreprise comme PSA ou General Motors, qui ont un impact énorme sur le tissu industriel, faisons-le sans hésiter. Mais il ne faut pas faire seulement cela ou chercher à sauver un site. Tout le capital politique mis pour sauver la vieille économie devrait être davantage consacré à la promotion de la nouvelle économie. Pour moi, BlaBlaCar est une magnifique industrie et la french tech est exactement ce qu’il faut faire. Il y a plus d’entreprises qui n’existaient pas il y a vingt ans dans les indices boursiers américains qu’en Europe. Il faut encourager cette mobilité. L’autre difficulté de la politique industrielle, c’est de résister au phénomène de captation lorsqu’elle aide des secteurs.

Comment fonctionne ce phénomène ?

Quand elles innovent, les entreprises se trompent neuf fois sur dix. Mais elles savent arrêter les projets qui échouent. Lorsqu’il y a un soutien fort de l’État, on ne sait plus rien arrêter et on continue des projets qui ne marchent pas. C’est du gaspillage. Pour éviter cette capture, le mieux est de faire co-investir les entreprises privées à côté de l’État. L’autre écueil, c’est de penser que les entreprises savent mieux que le politique ce qu’il faut faire. Vous organisez alors des commissions où vous invitez des entreprises, d’où sort simplement la voix des industriels les mieux organisés. Les entrants sont absents.

Le protectionnisme gagne du terrain dans le discours politique. Est-on arrivé au bout de la mondialisation ?

On le voit partout. La Belgique ne veut pas avancer sur le traité de libre-échange avec le Canada. Même la société civile allemande – qui fait pourtant partie des gagnants de ce fractionnement des échanges – ne veut pas du traité transatlantique. Ce ressentiment politique vient du fait que le risque de voir son emploi menacé de délocalisation est désormais diffus dans la société. Cela ne concerne plus seulement l’ouvrier du textile. La frontière ne se situe plus entre les qualifiés et les non-qualifiés. Mais entre ceux qui exercent des tâches codifiables, que l’on peut faire exécuter en Indonésie si on envoie les instructions par internet, et celles qui nécessitent de la créativité, du relationnel… Aux États-Unis, les radiologues prennent les clichés, mais les résultats sont lus par d’autres en Inde. Or les politiques ne savent pas mettre en place des schémas de redistribution pour compenser les perdants, moins facilement identifiables.

Va-t-on alors vers davantage de fermeture des frontières ?

La relocalisation existe dans les discours politiques. Mais les exemples d’entreprises qui rapatrient par souci de qualité ou pour réduire les délais restent anecdotiques. Dans les grandes masses, il y a toujours plus de flux d’investissements sortants qu’entrants. En revanche, nous sommes probablement arrivés au bout du fractionnement des chaînes de valeur. Ce n’est pas de la démondialisation, mais un arrêt de l’approfondissement de la mondialisation. Il n’y aura pas tout de suite de nouveaux accords de libre-échange. Cependant, je ne crois qu’il y aura un retour en arrière, car les entreprises ne laisseront pas les États remettre des droits de douane. Il y aura plus de mesures antidumping, plus de tensions, sans pour autant une fermeture des frontières.

Les entreprises demandent pourtant souvent des mesures antidumping, comme pour l’acier…

Elles apprécient les mesures antidumping ponctuelles seulement lorsqu’elles en profitent. Il suffit de voir les protestations des installateurs européens de panneaux solaires face aux taxes sur les panneaux chinois, décidées pour protéger les fabricants européens, mais qui menacent leur filière.

Que faut-il faire pour redresser la compétitivité ?

Supprimer des charges pour créer de l’emploi marche à tous les coups. Mais pas forcément sur la compétitivité, et cela quel que soit le ciblage. De toute façon, ce n’est pas le sujet. Le problème est de développer la qualité des produits français et leur variété. Il faut s’assurer que les entreprises investissent. Pour cela, il faut des marges – c’est ce qui a été fait –, un environnement prévisible, qui n’est pas encore évident en France, et un peu de reprise en Europe, notamment en Allemagne. La politique industrielle ne suffira pas pour redresser l’industrie. Elle doit s’accompagner d’un retour plus agressif des politiques budgétaires européennes. ??

Lionel Fontagné, professeur d’économie à l’université Paris I, a codirigé, avec Ann Harrison, « The Factory-Free Economy », à paraître chez Oxford University Press (non traduit).

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