"En France, on aime bien la science... mais pas la technologie!"

Gérard Roucairol, Président de l’Académie des technologies depuis janvier 2013, a livré en exclusivité à Industrie & Technologies sa vision de la place de l’innovation dans l’économie et dans la société.

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Industrie & Technologies - En France, on parle beaucoup d’usines qui ferment… et il est largement admis que c’est l’innovation qui nous tirera de la crise. Partagez-vous cette analyse ?

Gérard Roucairol - Une chose est sûre : nous devons revoir notre vision de la fabrication, pour nous adapter au nouveau contexte mondialisé dans lequel évoluent désormais les industriels. Les sommes disponibles pour gérer cette transition étant limitées, il faut être sélectif dans les choix d’investissement, en pariant sur l’évolution technologique.

J’en suis convaincu : c’est la technologie qui doit aider à réindustrialiser. L’Académie des technologies s’est auto-saisie de cette question de la réindustrialisation par la technologie et devrait faire part de ses réflexions sur le sujet d’ici à la fin de l’année.

I&T - Vous l’avez dit, le contexte dans lequel évoluent les industriels est en mutation rapide. Quel rôle joue pour vous la technologie dans cette révolution en cours ?

G.R. - Les technologies accompagnent et accélèrent les mutations. Elles révolutionneront en particulier les méthodes de conception et de fabrication, parce que le numérique permet leur intégration complète. L’usine du futur ne ressemblera pas à celle du 19ème siècle. Le web des objets jouera notamment un rôle fondamental dans les ateliers. Contrairement au simple Internet des objets, le web des objets désigne un réseau de services organisés. Grâce à la révolution du web service, les morceaux de logiciels disséminés sur un serveur peuvent communiquer entre eux. A l’échelle d’une usine, cela signifie qu’il est possible de concevoir un système de fabrication extrêmement puissant et totalement flexible.

Les enjeux de cette numérisation de la production sont-ils bien compris ?

Je regrette qu’en France, la perception du numérique, considéré comme un secteur lié au loisir, au social ou au commerce l’éloigne des représentations du monde industriel. Alors qu’en réalité, le redressement productif est indissociable du numérique. Cette tendance à cantonner les technologies de l’information et de la communication à leur aspect social est d’autant plus étonnante que les compétences françaises en matière de numérique sont nettement plus vastes. Il est important de les valoriser, car c’est un levier clé pour le futur de l’industrie.

Nanotechnologies, ondes électromagnétiques, OGM, gaz de schiste: serions-nous devenus frileux quant à l’adoption de nouvelles technologies ?

La question de l’acceptabilité des technologies est fondamentale et c’est notamment pour participer à notre réflexion sur le sujet que le physicien et philosophe Etienne Klein a récemment rejoint nos rangs. La position de nos concitoyens est très ambiguë : par exemple, certains se disent contre les antennes…mais personne ne veut se séparer de son smartphone ! A l’Académie des technologies, nous pensons qu’il s’agit d’une question de culture et que de ce fait, il est urgent d’intégrer dans la formation une sensibilisation aux problématiques liées à la technologie, y compris dans l’enseignement général. Pour l’heure, les élèves français ne sont formés ni au changement, ni à l’innovation. Il faudrait enseigner la technologie, c’est-à-dire l’obsolescence. Mais en France, on privilégie le pourquoi, au détriment du comment. On aime bien la science, mais pas la technologie. On considère d’ailleurs souvent à tort que la technologie est fille de la science, alors qu’en réalité, elle est tout autant fille des usages, eux-mêmes liés à la culture. Le Web n’est pas né de la science mais de la création d’un usage, le partage d’informations. La science vient en appui, dans un deuxième temps. Aujourd’hui, quand les gens veulent ennoblir la technologie, ils parlent de science, comme pour les « sciences du numérique ». C’est dramatique ! Cette méconnaissance conduit à des choix regrettables et entretient le pessimisme technologique des Français. Un seul exemple : si l’on souhaite augmenter la part de l’énergie d’origine renouvelable et diminuer celle du nucléaire, écarter trop vite le gaz de schiste n’est pas raisonnable. Le gaz étant la variable d’ajustement d’une politique énergétique, on ne peut pas faire l’économie d’une analyse sur le sujet.

Les chercheurs sont-ils prêts à accompagner cette attention accrue à la technologie ?

Lorsque je tiens ce discours sur la technologie, je fais souvent face à une réaction de rejet de la part de certains chercheurs. Eux pensent souvent qu’il est plus noble de s’occuper de science. Mais, si l’amélioration et l’augmentation des connaissances mondiales est en effet un but louable, on ne peut pas pour autant lui consacrer toutes les sommes investies par le contribuable français dans la recherche. L’effort de R&D de l’industrie française est d’un niveau comparable à celui de ses concurrents, même si elle est majoritairement positionnée sur des secteurs mid-tech. En revanche, la part de la recherche technologique publique est insuffisante : il faut l’augmenter.

Propos recueillis par Muriel de Vericourt et Thibaut De Jaegher

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