"Donald Trump n'a pas le pouvoir d'imposer aux entreprises la localisation de leur production"

Alexandra Estiot est économiste chez BNPparibas. Elle décrypte les conséquences économiques de l'élection américaine à l'aune de la convergence de vues qui existent entre le prochain président et le congrès

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L'Usine Nouvelle - Quelles sont les conséquences prévisibles de l’élection de Donald Trump sur l’économie américaine et ses relations commerciales ?

Son programme présente des contradictions et des incohérences. Et en réalité pour imaginer ce qui peut se passer, il faut examiner les points de convergence du prochain président avec les Républicains du Sénat et de la Chambre des représentants. Il fera des annonces, des discours mais après il faudra gouverner avec le Congrès.

Donald Trump peut-il dénoncer des accords internationaux comme l’Alena qui lie les Etats-Unis à la zone nord-Amérique, Mexique et Canada ?

Le président des Etats-Unis peut négocier des accords mais s’ils obligent les Etats-Unis, le congrès doit les valider. Peut-il les dénoncer ? Théoriquement oui mais en réalité ce n’est pas si simple. Si on regarde l’histoire, Georges W. Bush l’a fait mais il avait le Congrès avec lui. Sur les accords internationaux commerciaux existants, je pense que ceux qui sont signés vont rester en place mais qu’il va y avoir un coup d’arrêt sur tous ceux qui sont en négociation.

Beaucoup d’industriels européens sont installés au Mexique, pour être en zone dollar et importent ensuite aux Etats-Unis. Faut-il qu’ils revoient leur stratégie ?

Il y a les discours et le principe de réalité des affaires. Si on regarde ce qui se passe avec le Brexit, c’est très intéressant. Theresa May, la première ministre britannique, a dit que la priorité c’était de mettre en œuvre la séparation et un coup d’arrêt à l’immigration. Mais d’un autre côté, la semaine dernière, elle a assuré à Nissan que l’entreprise pourrait continuer d’exporter en Union Européenne les voitures qu’elle fabrique au Royaume-Uni sans problème.

Quels sont les points de convergence entre le Congrès républicain et les éléments de programme de Donald Trump ?

Il y a tout d’abord la baisse de la fiscalité des ménages, réduction du nombre de tranches de revenus, abaissement des taux d'imposition mais aussi des droits de succession. L’abaissement de la fiscalité du capital, intérêts et dividendes, est aussi une vue partagée.

Est-ce que cela peut avoir un impact sur la consommation américaine ?

Oui et a priori négatif. Car on va assister à un transfert du poids de l'impôt des plus aisés aux plus défavorisés, favorisant plus l'épargne que la consommation. La suppression de l’Obamacare aura aussi pour résultat que certains devront faire un choix entre les soins et d'autres dépenses de consommation. La dimension intéressante pour l’activité du programme du prochain président, c'est le projet d’investissements massifs dans les infrastructures. Mais pourquoi les républicains voteraient-ils cela alors qu’ils ont voté contre pendant des années ? Les dépenses d’infrastructures du gouvernement fédéral atteignaient 5 % du PIB dans les années 50. On est tombé à 1,5 % aujourd’hui et cela n’a pas été le fait de majorités démocrates. Il faut se rappeler la stratégie de Reagan en matière de fiscalité dans laquelle s’inscrit le prochain président. Le principe c’était « starve the beast », affamer la bête. En réduisant les rentrées fiscales, on poursuit le but de réduire les dépenses.

Le programme prévoit aussi des baisses sur l’impôt des sociétés ?

La baisse de l’impôt sur les sociétés, c’est un serpent de mer dans la politique américaine. C'est une vision partagée par les républicains et les démocrates et, au final, rien n'est jamais voté. En réalité, réduire le taux d'imposition et supprimer les niches fiscales favoriseraient les PME, qui n'ont pas les moyens des grandes entreprises en termes d'optimisation fiscale. De nombreuses grandes compagnies américaines ne paient déjà que 2 à 3 % d’impôt sur les sociétés.

Quel impact en matière d’environnement ?

Ce n'est lcairement pas positif, mais il faut aussi relativiser. Beaucoup de ces questions se règlent non pas au niveau fédéral mais au niveau des Etats. Le Dakota du Nord et le Texas pourront continuer à soutenir les hydrocarbures et la Californie à développer d’autres secteurs. Et de toutes façons, un président démocrate aurait eu des difficultés à imposer ses vues au Congrès.

La réindustrialisation de l’Amérique, avec un retour de ses usines, prônée par Trump est-elle possible ?

Le président des Etats-Unis n'a pas le pouvoir d'imposer aux entreprises privées la localisation de leur production.

Au final, quels sont les marges de manœuvres de Donald Trump par rapport au Congrès ?

C’est ce que nous allons apprendre dans les prochaines semaines. On va voir comment le prochain président va constituer son équipe, qui sera son chef de cabinet, etc. Il faut se rappeler qu’il a très peu d’expérience politique et qu’il va avoir besoin de gérer le Congrès. Et quelle va être l’attitude des sénateurs et des représentants ? Vont-il s’aligner sur les vues de leurs électeurs ou rester sur leurs positions traditionnelles ? L’un des signaux sera le maintien ou pas de Paul Ryan à la présidence de la Chambre des représentants qu’il maîtrise parfaitement.

Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche

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