"Dans les abattoirs, on est dans la déconstruction", témoignait l'écrivain Joseph Ponthus

L'écrivain Joseph Ponthus est décédé à 42 ans dans la nuit du 24 février 2021. Dans son premier livre, "À la ligne", paru aux éditions de la Table ronde, il racontait son expérience de travailleur dans l'agro-alimentaire et les abattoirs bretons. Un livre qui avait conquis de nombreux lecteurs avec 40 000 exemplaires vendus et cinq prix littéraires. En février 2020, il nous avait accordé un entretien. 

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"J’ai découvert l’usine à 40 ans. Cela a été un vrai choc, car, sur certains sites, on en est encore aux "Temps modernes" de Chaplin...", témoignait l'écrivain.

L'Usine Nouvelle.- Vous avez rencontré de nombreux lecteurs depuis un an. Qu’est-ce qui les a touchés dans votre récit ?

Joseph Ponthus.- L’agroalimentaire en Bretagne, ce n’était pas très sexy a priori. Je crois que cela a rejoint des préoccupations actuelles, notamment la question de la précarité en France. Et avec un projet qui ne cède rien en matière littéraire. Ce n’est pas un reportage. C’est l’histoire d’un prolo qui vient pour gagner sa croûte. J’ai rejoint ma femme en Bretagne et j’ai découvert l’usine à 40 ans. Cela a été un vrai choc, car, sur certains sites, on en est encore aux "Temps modernes" de Chaplin...

Vous présentez l’usine comme un milieu dur et glauque, mais aussi, paradoxalement, d’une certaine beauté...

Oui, il y a des solidarités et des moments rares où tout va bien. Et là, c’est un peu fascinant. Car quand tout roule, on fait partie de l’ordre de l’usine et de l’ordre du monde.

Les usines de l’agroalimentaire et les abattoirs ne sont-ils pas atypiques par rapport à d’autres sites de production ? Et finalement le lieu des nouveaux prolétaires ?

Oui, tout à fait. C’est d’ailleurs à Chicago, à la fin du XIXe siècle, dans les abattoirs, qu’a été inventée l’idée révolutionnaire du tapis mécanique pour apporter le travail à l’ouvrier plutôt que le contraire et spécialiser les gestes de chacun. Henri Ford a visité ces ateliers. Il a trouvé cela génial et décidé d’adopter ce système pour fabriquer ses voitures. Dans les abattoirs, on est dans la déconstruction tandis qu’ailleurs, on part de rien pour produire quelque chose. Tout l’enjeu des patrons de l’industrie de la viande, c’est de faire oublier que derrière le steak, il y a une vache. C’est très difficile d’y pénétrer.

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Que reste-t-il de spécifique à ce secteur ?

Les ouvriers de l’aéronautique, de l’automobile font peu d’opérations de production complètes, ils contrôlent, ils ajustent. Mais sur la ligne d’un abattoir passe d’abord une vache de 200 kg, à tuer, puis à désosser. Il faut passer le couteau, sentir la jointure. Et puis arrive un taureau de 600 kg. On ne peut jamais standardiser son geste, car les animaux ne sont pas tous pareils. On ne peut pas se passer de l’ouvrier pour l’opération de production. Et puis, il y a un sujet de sécurité. Dans un site de 2 000 personnes, avec cinq couteaux chacun, cela fait 10 000 couteaux avec le risque d’accidents inhérent. Ce n’était pas le cas lorsque je travaillais dans une usine conditionnant des bulots et des crevettes. Mais la vache c’est une danse avec un objet plus grand que soi, c’est impressionnant. On est aussi dans l’industrie de la mort, il faut se la coltiner tous les jours. Les gens ne peuvent pas dire à la fin : "J’ai construit une voiture, je suis content."

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La sociologie des travailleurs y est-elle différente ?

En Bretagne, les gens travaillaient historiquement le poisson ou, à la ferme, la vache et le cochon. Il n’y a jamais eu de grandes cités ouvrières comme dans le Nord ou la banlieue rouge parisienne, ni de sédimentation sociale comme celle créée par le parti communiste. Il n’y a pas de conscience de classe ouvrière. Encore aujourd’hui, les gens travaillent parfois à des dizaines de kilomètres de chez eux et se retrouvent peu dans des lieux de socialisation. C’est un peuple de taiseux, les Bretons.

Cela veut-il dire qu’il n’y a pas de conflits dans ces usines ?

Nous ne sommes pas dans une situation de plein-emploi. Un intérimaire est content d’avoir une mission. Les gens se définissent plus par leur poste de travail que par l’appartenance à leur entreprise, ils disent : "Je suis du cochon, du bœuf, du déchargement, du conditionnement..." Et les équipes sont fragmentées. Le tueur commence à 4 heures du matin, celui qui enlève le ventre à 4 heures 15, celui qui enlève la peau à 4 heures 30... Ce sont des ateliers de 10 à 15 personnes avec des heures de pauses différentes. On ne peut pas se rencontrer. Dans une entreprise de 2 000 personnes, j’en connaissais 25.

Avez-vous vu des efforts pour réduire la pénibilité ?

Il y a des panneaux "Moins je porte, mieux je me porte", c’est ridicule. Je ne raconte pas les pires situations, car je n’ai pas voulu faire un livre de dénonciation, mais plutôt un chant d’amour à la classe ouvrière. Mais sur les accidents du travail, j’ai entendu des chefs dire à un collègue : "Ne te déclare pas comme témoin et je te donne une semaine de vacances." J’ai moi-même découvert au bout d’un an que je pouvais me syndiquer en tant qu’intérimaire. Je rencontre beaucoup de lecteurs qui se sentent concernés par ce système dans lequel ils sont perdus. Qui parle de ces gens, si ce n’est pour dire "les ouvriers, ce sont des illettrés, des branleurs…"

Ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a "La Centrale" d’Élisabeth Filhol sur les travailleurs du nucléaire, "Le Quart" de Nikos Kavvadias sur les marins, "La Scierie", un récit anonyme sur les travailleurs du bois…

Oui, ce sont des très bons livres. J’y ajouterais "L’établi" de Robert Linhart et "L’Excès-l’usine" de Leslie Kaplan. Mais je me suis plongé dans toute la littérature ouvrière et je me suis rendu compte que ce sont surtout des bouquins d’ascension sociale, des gens comme Georges Navel et Henry Poulaille qui s’en sont sortis grâce au paternalisme, au syndicalisme, à l’Église catholique. Ou de grands livres de reportage comme ceux de Florence Aubenas, "Le Quai de Ouistreham", et d’Olivia Mokiejewski, "Le Peuple des abattoirs". Elles, si elles ratent leur bouquin, elles retrouvent leur situation sociale. Moi, j’ai écrit un livre sur le déclassement. Je me retrouve plus dans les écrits d’auteurs plongés dans la guerre de 14-18, comme Genevoix, Cendrars, Apollinaire, instruits et propulsés avec le petit peuple dans la boue, dans la mort. J’en ai vu des accidents, des amputés, des collègues mourir juste avant ou quelques mois après leur retraite. Car soudain le corps lâche. Je m’inscris dans l’écriture de guerre plus que dans la littérature ouvrière. La fraternité avec mes anciens collègues, c’est celle de "frères d’armes".

Vous parlez de la douleur physique, mais aussi d’une joie du travail du corps ?

Oui, je me suis découvert un corps et des muscles inconnus. Le plus dur n’est pas le physique, certains gros malabars ne tiennent pas, car c’est la tête qui tient le corps. Il y a un côté un peu "fort des halles" valorisé. La vérité se fait sur le travail, l’endurance au mal. La fierté du travail bien fait irrigue tous ces boulots. Personne n’est fier de bosser à l’abattoir – on ne le nomme pas d’ailleurs, on dit l’usine –, mais de son travail oui.

Comment vos camarades qui n’ont pas la littérature pour transformer leurs expériences, gèrent-ils leur quotidien ?

Ils pensent à ce qui leur permet de s’évader, leurs jardins qui poussent, leurs bagnoles, les repas du dimanche en famille, la pêche à pied, la plongée. Chacun trouve un truc pour tenir. Moi, je chantais et je récitais de la poésie sur la ligne. Les vers sont plus faciles à mémoriser que la prose.

Vous dites l’usine, c’est comme une analyse...

Oui, car dans le confort de mon ancien job d’éducateur social, je n’aurais jamais découvert cette part de moi, de résistance. J’ai épousé ma vérité avec ma femme mais aussi avec l’usine. En apprenant de "petites gens" dans le sens le plus noble du terme. Qui n’ont rien à donner qu’un coup de main. Des gens dont on n’entend jamais parler et qui nourrissent la France. Parmi mes boulots stupides, j’ai aussi été "tapoteur de barquettes". Vous tapotez des barquettes de poissons panés pendant 8 heures pour vérifier que l’emballage est hermétique, certains le font toute leur vie. La classe ouvrière n’a pas disparu, elle est là et aussi chez Amazon.

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