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[Chronique] Gauche ou Droite qui donne le plus volontiers ?

Christophe Bys

Publié le

Professeur d'économie, Raphaël Giraud décrypte tous les quinze jours pour les lecteurs de L'Usine Nouvelle un article scientifique. Cette semaine et en pleine période pré-électorale, il revient sur des expérimentations pour savoir si le rapport au don est le même chez l'électeur de gauche ou de droite. Sur le montant, oui, mais les motivations sont beaucoup moins partagées, explique le spécialiste.

[Chronique] Gauche ou Droite qui donne le plus volontiers ?
Bureau de vote, lors du deuxième tour de la Présidentielle 2012
© CC Flickr

"Vous n’avez pas le monopole du cœur" D’après une étude de deux chercheurs en économie comportementale (1) portant sur le lien entre altruisme et identification politique, la formule qui permit à Valéry Giscard d'Estaing de remporter le débat d’entre-deux-tours face à François Mitterrand a du vrai. Les comportements relatifs au don ne diffèrent pas selon qu’on est de droite ou de gauche. En revanche, leurs motivations sont différentes. La différence droite-gauche résiderait, selon cette étude, dans l’importance accordée au fait d’être reconnu par les autres comme respectant les normes sociales.

Qui va partager ? 

Pour étudier l’altruisme des agents, les économistes ont souvent recours à un dispositif appelé "jeu du dictateur" (JD). Deux individus doivent se partager une somme d’argent. Un de ces individus, désigné selon des modalités variables, doit décider du partage. L’autre ne peut que s’y soumettre. Dans une compréhension stricte et extrême de l’homo œconomicus, le dictateur devrait tout garder pour lui. En pratique, c’est-à-dire, en fait, dans des expériences en laboratoire ou menées sur le terrain, ce n’est pratiquement jamais ce que l’on observe. Sur 129 études étalées entre 1992 et 2009 utilisant le JD, les "dictateurs" donnent en moyenne 28,3% de la somme à partager, un tiers ne donne rien et 5% donnent tout (!) (2). L’interprétation principale de ces résultats est que les individus se conforment à certaines normes sociales. En gros, tout garder pour soi serait mal vu.

Thomsson et Vostroknutov cherchent à corréler le comportement d’individus (3) dans le JD et leur identification partisane (auto-déclarée sur la base d’un axe droite gauche et confortée à partir de questionnaires sur les valeurs morales dont on sait par ailleurs qu’elles expliquent bien le positionnement politique). Ils leur ont demandé de participer à un JD classique ainsi qu’à une variante de celui-ci dans laquelle, après sélection aléatoire du dictateur, la décision avait une chance sur trois d’être en fait prise non pas par ce dictateur mais par un ordinateur, sur la base de la distribution des dons habituellement observée. Dans ce cas, le receveur ne sait pas si la somme reçue résulte de la décision du dictateur ou de celle de la machine. En complément de ces tâches, les sujets devaient remplir un questionnaire permettant de connaître leur perception des normes sociales dans ce jeu, ainsi que leur propension à obéir aux règles.

Gauche ou droite la régle du 80 / 20 

On constate que le niveau du don (en moyenne environ 20%) est statiquement indépendant de la couleur politique et de la variante du JD utilisée. Les individus de droite donnent cependant tendanciellement moins dans la seconde variante. Les auteurs cherchent alors à tester l’hypothèse selon laquelle le niveau de don résulte d’un arbitrage rationnel entre égoïsme (avoir le plus possible) et désir de se conformer à la norme sociale. Ce modèle explique de fait bien le comportement des individus s’identifiant comme de droite : ceux-ci donnent d’autant plus qu’ils perçoivent le fait de donner peu comme socialement mal vu. La volonté de se conformer à la norme sociale telle qu’ils la perçoivent est un déterminant important de leur décision. En revanche, le fait qu’il donnent moins dans lorsque le receveur ne peut pas savoir si c’est le dictateur ou la machine qui a décidé du partage s’explique par le fait qu’il est important pour eux d’être reconnus comme respectant cette norme. Le comportement des individus de gauche reste cependant, pour les auteurs, un relatif mystère. Ils tiennent manifestement compte de la norme sociale mais d’une façon qui n’est pas claire, à tel point que les auteurs annoncent repousser l’étude de la gauche à un autre article.

La différence entre gauche et droite tiendrait donc, selon les auteurs qui retrouvent là des résultats déjà établis, à ce que la vision du monde des individus de droite est celle du microcosme : il est important pour eux d’être reconnus comme se conformant à la norme sociale, ce qui n’est possible que dans un univers où les gens se connaissent et s’observent, l’univers de la communauté villageoise au fond. Les individus de gauche seraient plutôt mus par les valeurs en tant que telles, mais comme on l’a vu, ceci est moins clair. Il serait facile de caricaturer ces résultats en disant que la droite correspondrait au repli sur le monde connu, alors que la gauche serait associée à l’ouverture à l’universel, et de se demander si cela correspond aux positions des candidats se revendiquant de la droite ou de la gauche. Mais le plus important, à nos yeux, est que ces travaux suggèrent que l’on peut explorer la question de l’opposition droite gauche, qui semble sans cesse osciller entre l’évidence et la confusion dans le débat politique, d’une façon rigoureuse et dépassionnée.

 

Raphaël Giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis 

Les avis d'expert sont publiés sous la reponsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

 

  1. Thomsson, K. M., & Vostroknutov, A. (2017). Small-world conservatives and rigid liberals: Attitudes towards sharing in self-proclaimed left and right. Journal of Economic Behavior & Organization, 135, p. 181-192.

  2. Engel, C. (2011). Dictator games: A meta study. Experimental Economics, 14(4), p. 583-610.

  3. Ici des étudiants principalement allemands et hollandais de l’université de Maastricht.

 

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