Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

[Chronique éco] Quand l'économie montre que la sociologie des religions se trompe

Christophe Bys

Publié le

Professeur d'économie à l'Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis, Raphaël Giraud décrypte tous les 15 jours un article scientifique pour les lecteurs de L'Usine Nouvelle. Cette semaine, il revient sur l'hypothèse fort utilisée en sciences sociales selon locale la pratique religieuse aurait un impact sur le développement économique. De récentes expérimentations montrent que l'évidence du lien entre religion et économie est tout sauf évident. On ne sait plus qui croire...

[Chronique éco] Quand l'économie montre que la sociologie des religions se trompe © Wikimedia foundation

Les grandes religions contemporaines vantent souvent leur capacité à instiller chez leurs fidèles des vertus morales.  Elles seraient notamment capables, conformément à l’étymologie du mot "religion", de favoriser la création du lien social, en particulier en suscitant des comportements comme la charité, l’amour du prochain, la confiance en autrui, la fraternité, etc. Les analyses liant religion et développement économique reposent beaucoup sur ce type de discours.

Ces comportements sont cependant bien souvent pris dans un ensemble complexe de caractéristiques culturelles, ce qui rend difficile d’identifier le rôle spécifique qu’y joue la religion. L’économie expérimentale peut contribuer à éclairer cette question, comme l’ont montré Lisa Anderson, Jennifer Mellor, and Jeffrey Milyo dans un article au titre assez taquin, d’ailleurs (1), et leurs résultats tendent à montrer un effet négligeable de la religion en tant que telle.

Comportements pro-sociaux et religion

Leur étude se concentre sur deux types de comportements pro-sociaux essentiels pour le développement économique et étroitement liés aux concepts de charité et de fraternité. Il s’agit tout d’abord de la propension des individus au sacrifice de ses propres intérêts au bénéfice de la collectivité. En économie, ceci s’analyse par le biais de la contribution monétaire que les individus sont prêts à apporter à l’existence d’un bien dont ils pourraient bénéficier même s’ils ne payaient rien du tout, pour peu que d’autres aient payé — ce qu’on appelle dans le jargon un bien public. Il y a donc dans ce cas un conflit entre l’intérêt individuel (profiter du bien sans y avoir contribué) et l’intérêt collectif (si personne ne contribue, il n’y aura pas de bien).

Il s’agit ensuite de la capacité des individus à faire confiance à autrui, d’une part, et à être digne de cette confiance, d’autre part. Les économistes mesurent cela grâce à un dispositif expérimental appelé "le jeu de la confiance" dans lequel un individu, pour investir, doit confier son argent à un autre individu, qui n’a pas d’obligation de remboursement. Le premier doit donc faire confiance au second, et le second s’en montrer digne.

Plus généreux qu'en théorie en général

Concrètement, dans l’étude considérée, 144 étudiants du College of William and Mary (2) ont participé à des expériences de contribution au bien public ou de jeu de la confiance, après avoir rempli un questionnaire relatif à leurs pratiques religieuses : identification à tel ou tel culte particulier ou aucun et intensité de leurs pratique religieuse (à travers la fréquence de leur participation à des offices religieux).

L’étude ne fournit malheureusement pas les données sur la répartition des réponses à ces questions, mais indique qu’il y avait très peu de Juifs, Musulmans ou appartenant à une religion autre que le christianisme, de sorte qu’il n’y a que trois catégories considérées : Catholiques, Protestants et autres religions. Dans le jeu de contribution au bien public, les individus étaient répartis en groupe de 8 personnes, chacune dotée de 10 jetons à placer soit dans un compte privé rapportant 1$ par jeton, soit dans un compte public, rapportant 0,25$ par personne et par jeton, soit 2$ en tout si 8 personnes donnent un jeton. Ainsi, la contribution individuelle est un pur sacrifice au bénéfice de la collectivité (ce qui n’est pas le cas dans toutes les expériences de bien public). Quant au jeu de la confiance, les individus se voyaient assigner un rôle : investisseur ou entrepreneur. L’investisseur, doté de 10$, pouvait transférer une partie de cette somme à l’entrepreneur, et cette partie était alors triplée. L’entrepreneur devait ensuite décider de ce qu’il remboursait à l’investisseur. La solution théorique de ce jeu est que, puisque l’entrepreneur n’a aucune incitation à rembourser quoi que ce soit, l’investisseur ne prêtera rien et garde les 10$ pour lui. Seule la confiance qu’il accorde à l’entrepreneur peut l’inciter à prêter son argent. Ces différents jeux étant répétés plusieurs fois, les sujets étaient rémunérés sur la base de leur décision dans une des répétitions, choisie par tirage au sort.

Si l’on regarde les résultats globaux, tout d’abord, sans considération de religion, on constate que les sujets contribuent en moyenne 2,7 jetons au bien public (ce qui est mieux que la solution théorique qui est de 0 jetons), prêtent en moyenne 4,97$, donc la moitié de leur fortune et remboursent en moyenne exactement ce qu’on leur a prêté, pas plus. Les investisseurs sont donc en général assez confiants, et les entrepreneurs honnêtes mais pas généreux ou reconnaissants.

La religion n'a aucun effet sur la générosité

Si l’on considère ensuite la dimension religieuse, on constate qu’elle ne joue pour ainsi dire aucun rôle dans les choix des individus : pratiquement aucune des variables qui la mesurent n’a d’effet statistiquement significatif sur eux. Quand bien même il le serait, cet effet va globalement dans le sens contraire de celui revendiqué par les religions : le fait d’être religieux affecterait négativement la contribution au bien public (à l’exception du fait de s’identifier comme protestant) et le montant investi ou remboursé. Compte tenu de la non-significativité, il faut cependant prendre cette interprétation avec des pincettes. Le seul effet statistiquement mesurable de la religion concerne l’effet sur la contribution au bien public de l’intensité de la pratique religieuse. Pris globalement, le fait d’assister à un office religieux au moins 4 fois par mois conduit à contribuer 1,7 jetons de plus que le fait d’y assister une fois par mois maximum. On peut se demander cependant si, loin de révéler un effet de la religion, ce résultat ne traduirait pas plutôt un trait de caractère (la générosité) des individus assistant régulièrement aux offices religieux.  En effet, assister régulièrement aux offices religieux revient à contribuer par son temps au bien public qu’ils constituent, puisqu’ils sont une manifestation essentielle du fait religieux et le lieu fondamental d’engendrement, par la communion avec les coreligionnaires, des bénéfices moraux de l’expérience religieuse, bénéfices d’autant plus importants que le nombre de coreligionnaires est grand.

Dans leur introduction, les auteurs de l’étude justifient l’intérêt de la démarche passant par l’économie expérimentale par la nécessité d’extraire la variable de la religiosité des personnes du contexte culturel plus large dans lequel celles-ci vivent. La conséquence de cette extraction est de montrer que la religiosité n’a pas d’effet en tant que telle. Il faut se garder de prendre ce résultat comme une vérité d’Évangile compte tenu de la taille relativement modeste de l’échantillon et de sa représentativité faible. Mais il suggère que les analyses, souvent séduisantes intellectuellement, liant les religions et le développement économique et identifiant les civilisations par la religion qui y domine actuellement doivent être prises avec prudence. Le fin mot de l’histoire expliquant les différences de destin des différentes régions du monde sur très longue période se situe peut-être à un niveau plus fondamental encore que le type de religion, qui n’en serait qu’une des manifestations.  

 

Raphaël Giraud @raphael_giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis

 

Les avis d'expert sont publiés sous la reponsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

 

(1) Anderson, Lisa, Jennifer Mellor, and Jeffrey Milyo. "Did the devil make them do it? The effects of religion in public goods and trust games." Kyklos 63.2 (2010): 163-175.

(2) Il s’agit d’une prestigieuse université publique américaine, située en à Wiliamsburgh en Virginie

 

 

 

Réagir à cet article

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle