Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

[Chronique éco] Quand l'économie expérimentale révèle la vertu des stars du porno

Publié le

Raphaël Giraud, professeur à Paris 8 Vincennes Saint-Denis. Tous les quinze jours, il décrypte un article scientifique publié dans les meilleures revues. C'est à une question centrale de l'économie politique qu'il s'intéresse cette semaine : le marché détruit-il la confiance entre les individus qui lui préexisterait ? Ou celle-ci est-elle suffisament forte pour lui survivre même dans des environnements sans foi ni loi. Pour cela, deux auteurs américains ont fait un détour du côté des films pour adultes et du marché des noms de domaine sur Internet.

[Chronique éco] Quand l'économie expérimentale révèle la vertu des stars du porno
L'acteur Rocco Siffredi n'est pas connu pour la taille de sa vertu. Et pourtant..
© Wikipedia

Quand on cherche un exemple d’altruisme et d’honnêteté, on ne pense pas, en général, en premier, à un professionnel du monde de la pornographie en ligne, ou à un cybersquatteur qui vit du parasitage de la notoriété des marques. C’est pourtant à eux que les économistes Mitchell Hoffman et John Morgan (1) se sont intéressés pour étudier les comportements pro-sociaux (altruisme, confiance en autrui, coopération, sincérité, etc.).

Diversifier les échantillons

En effet, si la majorité des recherches en économie expérimentale montre que ces comportements sont prévalents, elles portent très souvent sur des  populations très particulières : des étudiants. Pour s’assurer de la solidité de leurs résultats, il est donc essentiel d’étudier d’autres populations. Hoffman et  Morgan cherchant à en avoir le cœur net, ont étudié le comportements d’acteurs de l’industrie des noms de domaine et de celle de la pornographie en ligne. Le résultat est sans appel : cybersquatters comme stars du porno ne sont pas loin de se comporter les uns vis-à-vis autres  comme des parangons de vertu.

Pour le montrer, nos économistes se sont donc rendus aux principaux salons professionnels des deux industries concernées par l’étude : DOMAINfest 2008 pour l’industrie des noms de domaine, Cybernet Expo 2008 pour l’industrie du porno en ligne. Ils y ont invité des participants à jouer à des jeux comme, par exemple, celui dit "de la confiance".

Une question de confiance

Ce jeu fait intervenir deux joueurs. Le joueur A commence par décider si le jeu doit continue ou s’arrêter. S’il s’arrête, chaque joueur reçoit 5 dollars. S’il continue, c’est au tour du joueur B de jouer. Il doit choisir entre lancer un dé ou ne pas le lancer. S’il choisit de ne pas le lancer, il reçoit 14 dollars et A ne reçoit rien; s’il choisit de le lancer, il reçoit 10 dollars et A reçoit 12 dollars avec 5 chances sur 6 et rien avec une chance sur 6. S’il est égoïste, B aura intérêt à ne pas lancer le dé si le jeu continue. Anticipant cela, A n’aura alors aucun intérêt à ce que le jeu continue. Si donc A décide au contraire de laisser le jeu se poursuivre, ceci peut s’interpréter (si on exclut l’hypothèse qu’il n’a rien compris) comme une preuve de confiance : il a confiance dans le fait que B lancera le dé. Si B lance effectivement le dé, cela peut s’expliquer par une marque de reconnaissance envers la confiance exprimée par A. Dans les deux cas, il s’agit de comportements pro-sociaux : don, contre-don. Les autres jeux étudiés permettent également de mesurer l’attitude des participants par rapport au mensonge et l’effet de la honte sur leurs comportements.

Hoffman et Morgan ont comparé les données ainsi recueillies avec celles issues d’expériences menées sur des étudiants recrutés sur le campus de Berkeley dans des conditions similaires. Appelons "professionnels d'Internet" les intervenants sur le marché des noms de domaine et de la pornographie en ligne.  Les résultats sont alors les suivants : les professionnels de l’internet sont aussi altruistes, plus enclins à faire confiance, et aussi menteurs que les étudiants. En revanche, la honte a moins d’effet sur leur comportement que sur celui des étudiants.

Concurrence et confiance

C’est en confrontant ces résultats à certaines grandes thèses relatives aux effets de la concurrence et de l’économie de marché sur la conduite des individus que leur portée apparaît le mieux. Ainsi, Adam Smith et l’économie libérale classique attribuaient à la concurrence la vertu de favoriser les comportements conformes au bien commun (rendre la monnaie correctement, vendre des produits de bonne qualité pour leur prix, etc.). Or, dans les industries étudiées ici, la concurrence est féroce (cutthroat disent les auteurs). L’étude présentée tend donc à corroborer la thèse d’Adam Smith. Ensuite, si les études de ce type mesurent des comportements pro-sociaux, elles ne permettent pas en général de savoir si ceux-ci résultent de caractéristiques intrinsèques des individus ou de la pression sociale. Cependant, ici, l’absence d’effet de la honte chez les professionnels de l’internet tend à minimiser le rôle de cette dernière et plaide plutôt pour une norme sociale au minimum intégrée par les individus.

Ceci permet de nuancer la pertinence des inquiétudes d’un Jean-Claude Michéa qui, dans ses ouvrages (2), exprime la crainte que les logiques de l’économie de marché et du libéralisme ne viennent ronger puis détruire les normes sociales permettant jusqu’ici le fonctionnement pacifié des sociétés. Ceci étant dit, les travaux rapportés ici montrent que les "professionnels d’Internet" font preuve de comportements pro-sociaux entre eux, mais rien ne dit que ces comportements persisteraient envers d’autres groupes. Clairement, s’approprier abusivement un nom de domaine n’est pas un comportement pro-social. C’est donc plutôt au code d’honneur de la Mafia que ces résultats font penser qu’à la thèse rousseauiste d’un altruisme originel et consubstantiel  de l’Homme.

 

Raphaël Giraud @raphael_giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis

 

Les avis d'expert sont publiés sous la reponsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

 

(1) Hoffman, M., & Morgan, J. (2015), « Who's naughty? Who's nice? Experiments on whether pro-social workers are selected out of cutthroat business environments », Journal of Economic Behavior & Organization, 109, p. 173-187.

(2) Par exemple, dans L'Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007.

 

Réagir à cet article

1 commentaire

Nom profil

14/09/2017 - 13h02 -

Bonjour, dans l'exemple du jeu donné en début d'article, je serai très curieux de connaître le résultat de l'expérience, si, au lieu de mettre une dizaine de dollars en jeu, était mis en jeu une somme très conséquente relativement au référentiel des 2 joueurs A et B. Par exemple 500 000 $ pour le joueur A et 1 400 000 € pour le joueur B s'ils décident respectivement d'arrêter le jeu quand ils en ont la possibilité....
Répondre au commentaire

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle