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[Chronique éco] Quand l'économie comportementale invite à la sérénité de la justice

Christophe Bys

Publié le

Une semaine sur deux, Raphaël Giraud, Professeur d'économie à l'Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis,décrypte une actualité à la lecture des enseignements de l'économie comportementale pour les lecteurs de L'Usine Nouvelle. Aujourd'hui, il s'intéresse à l'effet du bruit médiatique sur la façon dont est rendue la justice. Où l'on vérifie que "la sérenité des débats judiciaires" n'est pas une formule toute faite, mais une condition nécessaire à la possibilité de décisions vraiment justes.

[Chronique éco] Quand l'économie comportementale invite à la sérénité de la justice
Si la justice est souvent symbolisée par une femme aux yeux bandés, il faudrait aussi lui boucher les oreilles.
© Emmanuel Huybrechts Flickr

La polémique suscitée par les propos de Marlène Schiappa à propos de la stratégie de défense de Jonathann Daval a pour l’essentiel tourné autour de la question de la séparation des pouvoirs et du devoir de réserve des politiques quant aux procès en cours. Mais on découvre d’autres raisons de s’en inquiéter lorsqu’on lit la littérature économique relative à la prise de décision des juges. Elle nous rappelle que malgré la rigueur, l’expérience, la bonne volonté des magistrats, leurs décisions n’en sont pas moins exposées aux fragilités constitutives de l’esprit humain. Ce dernier est sujet, comme l’ont montré les psychologues et les économistes comportementaux, à de nombreux biais que toutes déclarations, même prudentes, peuvent activer, pour le meilleur comme pour le pire.

C’est le thème de l’ouvrage Nudge co-signé par le récent prix Nobel d’économie Richard Thaler, mais nous en prendrons pour illustration deux articles récents qui révèlent, pour l’un (1), que quelque chose d’aussi superficiel que le timbre de la voix des avocats a un impact sur les décisions de la Cour Suprême des États-Unis, et pour l’autre (2), que les juges statuant sur les demandes d’asile à la chaîne ont une tendance significative, et non justifiée par la nature des cas traités, à répondre favorablement à une demande s’il viennent de le refuser à la demande présentée juste avant, et réciproquement.

Pour gagner, la voix du fausset ?

Dans le premier article, des participants recrutés sur internet ont été invités à évaluer sur six dimensions (masculinité, attractivité, confiance, intelligence, propension à susciter la confiance, agressivité) la voix d’avocats (des hommes uniquement) plaidant devant la Cour Suprême lors d’audiences réelles tenues entre 1998 et 2012, en écoutant les premières secondes de leur plaidoirie qui commence toujours par une formule stéréotypée. Les auteurs de l’étude cherchent à mesure dans quelle mesure ces caractéristiques perçues sont corrélées au succès de la plaidoirie. Leur principal résultat est que seul un attribut, par ailleurs positivement corrélé aux autres, permet de prédire le résultat (toutes choses égales par ailleurs) d’une plaidoirie : la masculinité. Plus précisément, car ce n’est pas forcément intuitif, moins sa voix est perçue comme masculine, plus l’avocat a de chances d’emporter la victoire. Les auteurs sont très prudents quant aux explications possibles de ce résultat, mais avancent l’hypothèse que la masculinité perçue d’une voix peut être ressentie comme une menace par les juges, qui en réaction seront moins bienveillants vis-à-vis du cas défendu.

Plus de chances d'avoir un oui, après un non

Dans le second article, les décisions d’un échantillon de 357 juges américains ayant statué sur des demandes d’asile entre 1985 et 2013 ont été analysées. Dans le contexte examiné par l’article, les demandes d’asile sont traitées à la chaîne et dans un ordre aléatoire. Le traitement de chaque cas, y compris les plaidoiries (pour et contre, selon la procédure accusatoire américaine) prend quelques heures, et jusqu’à trois cas peuvent être traités en une journée. La question posée est simple : dans quelle mesure et comment la décision prise sur un cas donné dépend-elle de la décision prise dans le cas traité juste avant ? Il s’avère que les juges ont tendance, toutes choses égales par ailleurs, à prendre une décision pour le cas traité au moment t opposée à la décision pour le cas traité au cas t-1.

Précisément, 1,7% des décisions favorables prises sont dues à cet effet. L’effet est plus fort si on se restreint aux juges plutôt modérés dans leurs décisions (au moins 20% de décisions positives et moins de 20% de décisions négatives), et aux cas présentés le même jour et de même nature. Si l’on considère l’ensemble des juges, l’effet est également d’autant plus fort qu’ils sont moins expérimentés. Les juges expérimentés tiennent en effet plus compte des caractéristiques du cas traité.

Les naturalisations obtenues à la roulette russe

Après avoir écarté d’autres explications possibles à ce comportement des juges (par exemple, le fait qu’ils chercheraient à respecter des quotas (qu’ils s’imposent à eux-mêmes)), les auteurs identifient la cause probable comme étant le biais cognitif dit "sophisme du joueur", d’après lequel il serait plus probable, dans un échantillon issu d’un tirage aléatoire et indépendant, de trouver une alternance de cas (par exemple à la roulette Rouge Noir Rouge Noir Rouge) qu’une suite de cas identiques (RRRRN), ce qui, statistiquement, est bien entendu faux. De ce fait, après avoir accordé l’asile à un migrant, les juges anticiperaient, du fait de ce sophisme, que le cas suivant devrait être moins défendable, et, par une sorte de prophétie auto-réalisatrice, auraient alors tendance à refuser d’accorder l’asile. Nous avions d’ailleurs déjà abordé ce phénomène dans une chronique sur le speed-dating.

Les résultats mis en évidence sont évidemment d’abord source d’éléments pour permettre à des avocats d’élaborer leur stratégie, et confirment d’ailleurs peut-être des intuitions de la profession : il vaut mieux se montrer humble devant le juge, il faut choisir avec soin la date d’un procès pour que le contexte soit favorable. Mais ils sont surtout une mise en garde quant à la vulnérabilité de la justice des Hommes, et l’importance de la protéger contre elle-même et contre les agressions extérieures, mêmes infimes. Ainsi, dans le second article, il est montré que le sophisme du joueur est moins prononcé lorsque le cas précédent a été jugé la veille. Donc plus les juges devront juger de cas dans une même journée, plus leurs décisions risqueront d’être entachées de biais cognitifs, contre lesquels il est plus difficile de lutter lorsque la fatigue se fait sentir. Ces travaux sont donc une invitation, pour le bien de la justice, à améliorer les conditions matérielles de son exercice.

 

Raphaël Giraud @raphael_giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis

 

Les avis d'expert sont publiés sous la reponsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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(1) CHEN, Daniel, HALBERSTAM, Yosh, et ALAN, C. L. “Perceived masculinity predicts US Supreme Court outcomes”. PloS one, 2016, vol. 11, no 10, p. e0164324.

(2) CHEN, Daniel L., MOSKOWITZ, Tobias J., et SHUE, Kelly. “Decision making under the gambler’s fallacy: Evidence from asylum judges, loan officers, and baseball umpires”. The Quarterly Journal of Economics, 2016, vol. 131, no 3, p. 1181-1242.

(3) Par nature juridique, on entend ici le fait que la demande a été faite spontanément par un migrant entré légalement sur le territoire ou présentée par un migrant entré illégalement sur le territoire pour éviter l’expulsion.

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