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[Chronique éco] Plaire sur Internet dépend aussi de celui qui vous précède

Publié le

Professeur d'économie à l'université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, Raphaël Giraud décrypte pour les lecteurs de L'Usine Nouvelle un article scientifique. Cette semaine, il décrypte un mécanisme observé sur les sites de rencontre. Après avoir vu un profil séduisant, les internautes seraient enclins à éliminer le profil immédiatement suivant : c'est l'effet de contraste.  Mais comment l'expliquer et est-il uniformément réparti dans la population ? Des réponses dépendent des implications qui concenrnent la vie amoureuse mais aussi le risque d'être condamné plus lourdement, ou d'être retenu à un entretien d'embauche... 

[Chronique éco] Plaire sur Internet dépend aussi de celui qui vous précède

L’utilisateur des applications de rencontres dont le principe est de glisser à droite ou à gauche en fonction de l’attractivité des profils aura peut-être remarqué une tendance à glisser à gauche après avoir glissé à droite, c’est-à-dire à juger plus sévèrement le profil qui suit un profil jugé plaisant ?

Ce phénomène, appelé effet de contraste par les psychologues, a fait l’objet de nombreuses études, tant dans le domaine de la séduction physique que dans ceux de l’embauche, des décisions médicales ou judiciaires, de l’évaluation scolaire, etc. Les économistes Saurabh Bhargava et Ray Fisman, dans un article récent (1), se sont attachés à quantifier de façon rigoureuse cet effet dans le cas d’une expérience de speed-dating. Oh surprise : ils trouvent que l’effet de contraste est inexistant lorsque ce sont les femmes qui jugent les hommes, mais influence fortement le jugement des hommes…Détaillons.

Cinq minutes pour séduire 

Le principe du speed-dating (hétérosexuel) est connu : des hommes et des femmes sont réunis dans une pièce, et répartis par paires homme-femme à des tables. Ils ont cinq minutes pour se séduire mutuellement. A l’issue de ces cinq minutes, chacun remplit un questionnaire d’évaluation de son partenaire, indique s’il souhaite le revoir, puis les hommes se lèvent et changent de table, dans un ordre préétabli. À partir de données de sessions de speed-dating organisées par Fisman et des collègues entre 2002 et 2004 à New York, Bhargava et Fisman ont pu mesurer de façon statistique l’effet de contraste.

Après avoir construit un indicateur relativement fiable du degré de beauté (attractiveness) que la majorité des gens attribueraient aux personnes étudiées, ils ont estimé statistiquement la part de la décision de revoir ou non la personne rencontrée expliquée par la beauté de celle-ci, et celle expliquée par la beauté de la personne rencontrée juste avant (toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire en neutralisant l’effet des préférences individuelles).

Les femmes plus clémentes 

On constate que, pour l’ensemble de l’échantillon, la beauté de la personne rencontrée explique 80% de la décision et celle de la personne précédente 20%. En revanche, la beauté de la personne précédemment rencontrée explique près d’un quart de la décision des hommes, alors qu’elle n’a aucun impact significatif sur la décision des femmes. Dans tous les cas, cet effet joue négativement : plus la personne précédente est belle, moins les hommes ont envie de revoir la personne qu’ils ont en face d’eux. Cet effet très net se manifeste surtout lorsque la personne que les hommes ont en face d’eux n’est ni très belle ni très laide, ce qui se comprend bien : plus un jugement est difficile à émettre, plus les éléments extérieurs permettant de faire pencher la balance jouent un rôle dans la décision.

C’est pourquoi, par exemple, dans un tout autre domaine, les copies moyennes peuvent avoir 8 ou 12 selon les copies précédentes. De plus, une expérience importante des rencontres amoureuses (avoir en moyenne un rendez-vous galant par semaine) fait disparaître l’effet de contraste : Dom Juan juge en expert. Cependant, l’effet de contraste ne s’étend pas aux rencontres plus anciennes : deux tours plus tôt, trois tours plus tôt, etc. C’est un effet transitoire uniquement lié à la comparaison entre deux personnes consécutives. Ce dernier point permet d’éliminer certaines explications que l’on peut apporter aux comportements observés, à savoir l’idée que les sujets apprennent, en appliquant la théorie des probabilités, la façon dont est distribuée la beauté dans la population et le fait qu’ils ne s’autorisent qu’un nombre limité de décisions positives. Or, ces deux explications sont contradictoires avec le caractère transitoire de l’effet car ils reposent sur une optimisation globale du choix. C’est donc bien un authentique effet psychologie de contraste qui explique le comportement des hommes dans ce contexte.

Des implications au-delà de la rencontre amoureuse

Pour intéressant que soit le cas des rencontres amoureuses, c’est surtout pour leurs implications à des sujets moins légers que ces résultats sont à considérer avec attention. A-t-on moins de chances d’avoir un sursis si le cas jugé précédemment était plus (ou moins) grave ? A-t-on moins de chances de se faire embaucher, ou de se faire diagnostiquer correctement, si on passe après quelqu’un qui est meilleur en entretien ou plus gravement malade ?

Tout ceci a déjà fait l’objet d’études mais l’intérêt de l’article présenté réside dans sa méthodologie très robuste et un échantillon important. Mais un point qui mérite attention est celui de la différence entre le comportement des hommes et des femmes. Au-delà des potentielles blagues graveleuses sur la circulation du sang entre les deux cerveaux de l’homme, il n’est pas si simple de comprendre cette différence. Certes, les études biologiques tendent à montrer que les hommes et les femmes ne font pas attention aux mêmes critères dans le processus préalable à l’accouplement.

Question de sexe ou de position ? 

Mais cela n’explique pas vraiment la différence de sensibilité à un biais cognitif. Ce qui semble plus intéressant, en revanche, c’est une explication évoquée par les auteurs, relative au dispositif lui-même : ce sont les hommes qui changent de place, et vont vers les femmes. Ceci change l’approche de la rencontre de chacun des partenaires. Les femmes se sentiraient plus valorisées, sécurisées par ce dispositif, ce qui les aideraient à prendre des décisions de façon plus calme et à vrai dire plus négative, alors que les hommes seraient plus bienveillants dans leur approche du fait de ce dispositif (2). Comme les auteurs n’ont pas neutralisé cet effet dans leur dispositif, on ne peut que spéculer.

Quoi qu’il en soit, il reste que l’on peut tenir compte de ce point pour examiner les autres situations. En effet, dans ce cas, c’est moins le sexe qui affecte la sensibilité au biais que le rôle dans le dispositif. Dans la recherche d’emploi, dans un procès, dans un examen médical qui joue le rôle de l’homme ? Qui joue le rôle de la femme ? Autrement dit, qui reçoit les propositions, qui les fait ? C’est un des enjeux soulevés par cet article.

 

Raphaël Giraud @raphael_giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis

 

Les avis d'expert sont publiés sous la reponsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

 

  1. Bhargava, S., & Fisman, R. (2014). « Contrast effects in sequential decisions: Evidence from speed dating », Review of Economics and Statistics, 96(3), 444-457.

  2. Finkel, E. J., & Eastwick, P. W. (2009). « Arbitrary social norms influence sex differences in romantic selectivity ». Psychological Science, 20(10), 1290-1295.

 

 

 

 

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