Economie

[Chronique éco] On sait enfin pourquoi vous craquez pour une barre chocolatée au distributeur

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Professeur d'économie à Paris 8 Vincennes - Saint-Denis et spécialiste en économie comportementale, Raphaël Giraud apporte tous les quinze jours l'éclairage de cette science à une question d'actualité. Cette semaine, il s'intéresse à nos comportements devant un distributeur de friandises. Pourquoi sommes-nous plus enclins à craquer certains jours que d'autres ? Une question qui interroge sur la pertinence de la philosophie stoïcienne.

[Chronique éco] On sait enfin pourquoi vous craquez pour une barre chocolatée au distributeur
Contrairement au panneau qui annonce que "better is possible", notre capacité à faire mieux serait limitée.
© Pixabay

En période d’examen, où lorsqu'une date limite pour le rendu d’un projet, d’une proposition commerciale ou d’un article s’approche à grands pas, il n’est pas rare de se laisser aller à craquer plus qu’à l’accoutumée pour des barres chocolatées au distributeur et autres brownies à la cafétéria. Les psychologues et les économistes comportementaux, qui en sont proches, interprètent ce phénomène par l’idée que notre capacité au contrôle de nous-mêmes, notre force de volonté est une ressource finie, qui ne peut être allouée en quantités égales entre différentes tâches. De façon sous-jacente et plus directe, résister à la tentation (quelle que soit la nature de la tentation) requiert littéralement de l’énergie, donc du glucose, et par conséquent le glucose consommé par d’autres tâches affaiblit la force de la volonté. Une littérature à la frontière de l'économie, la biologie et la psychologie s’est développée autour de cette hypothèse. Ainsi, deux chercheurs, chinois, dont un économiste (1) ont montré dans un article récent qu’en période d’examen, des étudiants américains avaient une propension plus élevée à prendre leur repas dans les fast-foods du campus, plutôt qu’à la cafétéria, qui proposait a priori une nourriture plus saine. Ils ont également montré que des étudiants chinois craquaient plus facilement pour des friandises lorsque leur charge de travail augmentait.

Stress et nutrition

Concrètement, sur leur campus, les étudiants américains étudiés avaient plusieurs possibilités de restauration, toutes payables avec une carte de paiement spécifique au campus (l’équivalent de la carte IZLY pour le CROUS) : outre la cafétéria locale, un restaurant de burgers, un restaurant mexicain, une pizzeria, un restaurant chinois. Les chercheurs ont eu accès aux données relatives à leurs achats effectués en payant avec la carte de paiement du campus. Ils ont ainsi pu estimer la probabilité que l’achat ait lieu dans un restaurant donné différent de la cafétéria du lycée en fonction de la période. Ainsi, en période d’examen, on peut observer un pic significatif dans la probabilité de consommer dans un autre lieu que la cafétéria, à l’exception de la pizzeria où le pic a lieu juste avant (on dit que la pizza est la nourriture des révisions). Par des méthodes statistiques, les chercheurs ont pu écarter l’hypothèse que ces pics étaient dus à des facteurs autres qu’une défaillance de la force de volonté, notamment des questions de convenance (par exemple si les examens avaient eu lieu en un lieu ou horaires différents de l’horaire du cours correspondant hors période d’examen), de prix, voire la volonté de fêter la fin des exams.

Concernant les étudiants chinois, les chercheurs leur ont envoyé un questionnaire relatif à leur situation et à leurs croyances au sujet de la santé nutritionnelle. Ceux qui renvoyaient le questionnaire sous deux jours recevaient en récompense un produit alimentaire. Celui-ci pouvait être soit un produit "sain" au regard de la qualité nutritionnelle, soit un produit plutôt trop sucré ou trop salé. Les étudiants avaient le choix de ce produit. Le questionnaire ayant été envoyé de façon perlée au cours du temps, les chercheurs ont pu mesurer et vérifier que la probabilité que les étudiants choisissent le produit de basse qualité nutritionnelle était positivement corrélée au fait que ces étudiants déclarent avoir une forte charge de travail à venir (mais pas au fait d’avoir un examen en vue).

Savoir choisir ses combats

Les résultats trouvés dans cet article sont clairs et robustes, et plaident en faveur de l’hypothèse de substituabilité de l’effort de volonté, c’est-à-dire l’hypothèse que l’effort de volonté fourni dans la réalisation d’une tâche, comme par exemple réviser pour un examen, s’exerce aux dépens de la possibilité de fournir un effort de volonté dans un autre domaine, comme le fait de résister à la tentation de se nourrir d’une nourriture grasse ou sucrée. Cette hypothèse s’oppose à l’hypothèse de complémentarité, que l’on pourrait appeler également l’hypothèse du changement de régime de vie, souvent vanté dans les magazines féminins et les livres de développement personnel, à savoir l’idée qu’un bon choix, un exercice de la volonté dans un domaine, en entraînerait un autre, que l’on pourrait parvenir ainsi à la fois à se coucher et se lever tôt, à mieux manger, à travailler plus régulièrement, à faire plus de sport, etc., chaque choix rendant le suivant plus facile. Il semblerait qu’il n’en soit rien, et qu’il faille au contraire faire des choix entre ces différentes bonnes pratiques.

Ainsi, à l’encontre au fond des enseignements d’une certaine philosophie (stoïcienne notamment) depuis l’Antiquité, dont les livres de développement personnel ne sont souvent qu’une version délavée, qui encourage chaque individu à devenir un sage par l’exercice de la volonté et un changement tous azimuts du mode de vie, l’économie, la psychologie et la biologie semblent plutôt plaider pour l’idée qu’il faut surtout savoir choisir ses combats en la matière.

Implications politiques

Ce résultat n’est pas sans implications politiques, à l’heure où le débat sur l’assistanat des bénéficiaires des minima sociaux semble revenir sur le devant de la scène. La fameuse image du pauvre utilisant ses allocations pour acheter des écrans plats, ou aujourd’hui des smartphones onéreux, si elle est insultante dans son intention, renvoie malgré tout à un aspect de la réalité que l’on a pu constater dans les pays en développement, à savoir que les pauvres, lorsqu’ils bénéficient par un biais ou un autre d’une somme d’argent excédentaire par rapport à l’ordinaire, vont avoir du mal à l’épargner, et vont plutôt "s’offrir" un petit plaisir.

On peut envisager différentes explications psychologiques à ce fait, notamment en soulignant la difficulté à envisager l’avenir, condition nécessaire pour fournir l’effort d’épargner, qu’une vie de pauvreté induit. Mais la question que nous avons examinée ici suggère également que la pauvreté, et le déficit nutritionnel afférent, privent ceux qui en sont victimes de l’énergie nécessaire pour exercer la force de volonté qui pourrait les aider à en sortir (on pense aussi à l’énergie nécessaire pour répondre à des offres d’emploi, se former, etc.). Il y aurait donc comme une trappe énergétique à pauvreté, contre laquelle les injonctions à la responsabilité sont tout aussi inefficaces qu’injustes. En revanche, en lieu et place de ce point de vue moralisateur, une réflexion économique sur l’allocation optimale des ressources rares reprend tous ses droits.

Raphaël Giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis

Les avis d'experts sont publiés sous la responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la responsabilité de la rédaction de L'Usine Nouvelle.

 

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(1) Lien, J. W., & Zheng, J. (2018). « Are work intensity and healthy eating substitutes? Field evidence on food choices under varying workloads. » Journal of Economic Behavior & Organization, 145, 370-401. 

 

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