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[Chronique éco] Le chasseur-cueilleur, l'échange et la propriété... une fable économique

Christophe Bys

Publié le

Mais pour quelles mystérieuses raisons préférons-nous ce que nous avons à ce que nous pourrions avoir ? La propriété est-elle un acquis ou un construit ? L'échange s'apprend-t-il ou est-il inné ? C'est à ces questions qui pourraient être des sujets de baccalauréat de philosophies que s'attèlent les économistes les plus sophistiqués. Pour cela, ils ont mené une expérience avec un groupe de quasi-"chasseurs-cueilleurs". Les résultats décryptés par Raphaël Giraud, professeur à l'université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, éclairent les paradoxes de l'humaine condition.

[Chronique éco] Le chasseur-cueilleur, l'échange et la propriété... une fable économique
Vous préférez le mug ou le stylo ? C'est à cette question que se sont attelés des économistes savants.
© Pixabay

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’herbe n’est pas toujours plus verte dans le champ du voisin. Au contraire, beaucoup d’entre nous accordent en général une valeur plus grande à ce qu’ils possèdent qu’à ce qu’ils ne possèdent pas, du fait même qu’ils le possèdent. Ainsi, si l’on attribue au hasard à deux individus deux objets de valeur monétaire proches, comme un mug et un stylo, ils seront réticents à procéder par la suite à un échange. Pourtant, on peut penser qu’il y a une chance sur deux qu’ils aient l’objet qu’ils préfèrent, donc que l’échange devrait avoir lieu dans 50% des cas. C’est ce qu’on appelle en économie comportementale l’effet de dotation (endowment effect) (1).

C'est une question d'évolution idiot !

Beaucoup de chercheurs sont tentés de voir dans ce phénomène, comme d’autres écarts par rapport à la rationalité économique, le résultat de l’évolution : s’il est si prévalent, c’est parce qu’il serait propice à la survie de l’individu homo sapiens dans les conditions où il a vécu l’essentiel de son existence sur Terre (à savoir le mode de vie du chasseur-cueilleur). Cette hypothèse est difficile à tester, car il faudrait pour cela avoir accès à une population vivant dans les conditions de nos ancêtres. C’est pourtant ce qu’a pu faire un groupe de chercheurs, de diverses disciplines (économie, psychologie, sciences sociales et médicales) (2).

La méthode de l’article repose sur le concept d’expérience naturelle, le Graal en matière de test empirique en économie. Il s’agit de trouver, dans le monde réel, deux groupes d’individus identiques en tous points sauf un. On peut alors espérer mesurer l’effet pur d’une variation dans cette dimension sur les individus. Notre groupe de chercheurs a identifié une population, les Hadza, vivant dans le Nord de la Tanzanie, qui présente cette propriété. Il s’agit d’une des dernières populations ayant encore un mode de vie de chasseurs-cueilleurs. Par ailleurs, une partie des Hadza a régulièrement des contacts avec le monde moderne, via les échanges avec des touristes participant à des safaris, alors qu’une autre partie, plus éloignée, ne les a pas. C’est cette différence qui va être exploitée pour examiner l’hypothèse évolutionnaire évoquée plus haut.

Le choix du cadeau de départ et la nature humaine 

Les auteurs ont procédé de la façon suivante. Tout d’abord, ils ont déterminé dans chacune des sous-populations identifiées (celle qui a des contacts avec des touristes, celle qui n’en a pas) un échantillon d’environ 45 personnes, de 16 à 70 ans, paritaire quant au sexe. À la fin du séjour de Coren Apicella dans chacun des campements correspondant aux sous-populations, elle a appelé les individus sélectionnés un par un, pour leur donner un cadeau de départ. Ce cadeau de départ était choisi soit parmi deux paquets de biscuits différant par leur parfum, dont les Hadza sont friands mais qu’ils ne peuvent différencier que par la couleur du paquet, soit parmi deux briquets de couleur différente, très prisés pour éviter d’avoir à allumer le feu par la fatigante méthode traditionnelle de frottement.

Dans la première condition expérimentale, la chercheuse posait les deux cadeaux par terre, en donnait un à l’individu, puis lui demandait s’il voulait l’échanger contre l’autre. Dans la deuxième condition, ils restaient par terre, la chercheuse tirait à pile ou face l’un des cadeaux, le désignait à son interlocuteur comme le bien qui lui était attribué, et lui proposait de l’échanger contre l’autre bien.

On ne naît pas échangeur, on le devient

Comme dit en introduction, la présence ou l’absence d’un effet de dotation se mesure par l’écart par rapport à une probabilité d’échanges de 50%. Plus on s’en éloigne, plus l’effet est présent. Les résultats ici sont très nets : dans le groupe qui n’est pas exposé aux contacts avec les touristes, la probabilité d’échange estimée est de 53% ; dans celui qui y est exposé, elle est de 25%. Qu’en conclure ? Si l’on admet que la partie des Hadza qui n’est pas exposée aux contacts a un mode de vie proche de celui des humains avant l’émergence de l’agriculture, ces résultats ne corroborent pas l’explication selon laquelle l’effet de dotation serait le résultat de la sélection naturelle.  Ce serait bien plutôt l’éloignement par rapport au mode de vie du chasseur-cueilleur qui le produirait.

Les chercheurs sont prudents quant au mécanisme expliquant ce résultat. Néanmoins, on peut penser que l’effet de dotation est inséparable d’une certaine notion de propriété individuelle. Elle est, de fait, très embryonnaire chez les Hadza. On n’y a le droit de considérer comme sien que le minimum vital en matière de vêtements, d’outils et armes. Cependant, on doit noter quelques autres résultats troublants au premier abord. Tout d’abord, l’effet de dotation disparaît chez les individus qui au contraire des Hadza ont une très grande expérience de l’échange marchand (3). Ensuite, on le retrouve chez certains singes (4). Mais en fait, dans le premier cas, les individus concernés ont appris grâce à leur expérience du marché à se prémunir des biais comportementaux ; dans le second, pour faire apparaître le biais on a dû familiariser les animaux avec un monde « monétaire ». Ces cas ne sont donc pas véritablement en contradiction avec l’interprétation précédente. Face aux résultats présentés ici, il est alors difficile de ne pas céder à l’impression que Rousseau n’avait peut être pas tout à fait tort de penser que certaines choses commencèrent à mal tourner quand la propriété fit son apparition…

Raphaël Giraud @raphael_giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis

 

Les avis d'expert sont publiés sous la reponsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

 

(1)   Kahneman, D., Knetsch, J. L., & Thaler, R. H. (1991). « Anomalies: The endowment effect, loss aversion, and status quo bias ». The journal of economic perspectives5(1), 193-206.

(2)    Apicella, C. L., Azevedo, E. M., Christakis, N. A., & Fowler, J. H. (2014). « Evolutionary Origins of the Endowment Effect: Evidence from Hunter-Gatherers ». American Economic Review104(6), 1793-1805.

(3)   List, J. A. (2003). « Does market experience eliminate market anomalies? ». The Quarterly Journal of Economics118(1), 41-71.

(4)   Chen, M. K., Lakshminarayanan, V., & Santos, L. R. (2006). « How basic are behavioral biases? Evidence from capuchin monkey trading behavior ». Journal of Political Economy114(3), 517-537.

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