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[Chronique éco] Est-il rationnel de souscrire une assurance après avoir subi une catastrophe ?

Christophe Bys

Publié le

Raphaël Giraud est professeur d'économie à l'Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis. Tous les quinze jours, il décrypte un article scientifique pour les lecteurs de L'Usine Nouvelle. Cette semaine, il éclaire le concept d'heuristique de la disponibilité. Si le nom vous effraie, vous y avez été souvent confronté, par exemple, chaque fois que vous avez souscrit une assurance après que l'événement couvert vous est déjà arrivé...

[Chronique éco] Est-il rationnel de souscrire une assurance après avoir subi une catastrophe ? © Wikimedia CC

Au moment d’acheter ou de renouveler notre téléphone portable, il est fort probable que le vendeur nous propose une assurance contre le vol ou le bris ; et la tentation de prendre cette assurance est d’autant plus forte que quelqu’un de notre entourage ou nous-même avons subi un tel dommage. Nous estimons en effet souvent la probabilité d’un événement sur la base de la facilité avec laquelle nous pouvons nous remémorer un cas dans lequel il s’est produit. C’est ce que Kahneman et Tversky ont appelé l’heuristique de disponibilité (1). Un champ d’application important de cette idée est celle de l’assurance contre les catastrophes naturelles, et notamment les inondations, comme le montre une étude récente de l’économiste américain Justin Gallagher (2).

Un travail d'ampleur 

S’appuyant sur une base de données très riche sur les inondations classées catastrophes naturelles par le gouvernement fédéral des Etats-Unis, il a pu établir comment le nombre de polices d’assurance spécifique contre de tels risques (3) détenues par les habitants d’une communauté (village, commune, etc.) donnée évoluait à la suite d’une telle inondation entre 1980 et 2007. Ainsi, de 8 à 9% de plus de polices sont souscrites en moyenne l’année du désastre, et leur nombre se maintient pendant 9 ans au-dessus de son étiage pré-inondation, vers lequel il revient progressivement. Ainsi, la survenue d’une inondation dans une communauté semble entraîner comme une prise de conscience chez ses habitants d’un risque auquel ils sont exposés ; mais cette prise de conscience n’est pas durable. 

En outre, elle affecte également les communautés voisines de la communauté affectée, au sens géographique ou "médiatique", c’est-à-dire qui appartiennent à la même zone géographique du point de vue des chaînes de télévisions diffusant sur leur territoire. Que l’on prenne en effet l’une ou l’autre de ces définitions de la proximité, le nombre de polices d’assurance augmente de 2-3% à la suite du sinistre, avant de revenir progressivement à son niveau antérieur. On doit d’ailleurs noter que c’est l’appartenance à la même zone de couverture médiatique qui est la cause motrice de cet effet, plus que l’appartenance à la même zone géographique.

Une prise de conscience sous-estimée

Du point de vue théorique, on pourrait penser que ce résultat est normal si l’on estime que les individus apprennent la vraie valeur de la probabilité d’inondation à partir des fréquences observées. Seulement, si d’un point de vue individuel cet événement est rare, d’un point de vue statistique il est fréquent et sa probabilité d’occurrence est, conditionnellement aux  caractéristiques d’un lieu, bien connue des services fédéraux compétents et relativement stable. Il n’y a donc, d’un point de vue statistique, pas grand chose à apprendre d’une inondation particulière, et un tel saut dans la demande d’assurance, révélatrice d’une réévaluation de la probabilité estimée, est incompatible avec l’hypothèse d’un apprentissage conforme à la théorie statistique classique. On peut donc penser qu’il s’agit bien plutôt d’une prise de conscience de la probabilité, bien souvent sous-estimée du fait de l’heuristique de disponibilité. 

Cette interprétation semble confortée par le retour à l’étiage pré-inondation au bout de quelques années : le souvenir de l’inondation s’estompant, la nécessité d’une assurance semble moins pressante et elle est abandonnée. C’est là un des problèmes majeures posés par l’heuristique de disponibilité : elle est tributaire du fonctionnement de la mémoire. On doit noter, cependant, une autre interprétation possible des faits observés : le nombre de polices d’assurance comptabilisées est agrégé, il ne permet pas de suivre des individus. Or, ceux-ci peuvent bouger : si la population de la communauté se modifie à la suite de migrations, les individus nouvellement arrivés n’ont pas la mémoire de l’inondation passée, et leur demande d’assurance est donc plus basse. Gallagher observe ainsi que si l’on considère des communautés dont la population est stable ou diminue, le nombre de polices d’assurance ne revient pas à son niveau antérieur, ce qu’il fait dans les communautés dont la population augmente. Ceci ne remet pas en cause le lien avec l’heuristique de disponibilité dans le premier mouvement de réévaluation de la probabilité mais suggère que ses failles peuvent être corrigées.

Des applications politiques ? 

En matière d’application de ces résultats, on voit bien comment ils pourraient être exploités politiquement. Notons d’abord qu’il y a potentiellement des coûts sociaux à ne pas être capable d’estimer correctement la probabilité d’événements, et il est donc souhaitable, une fois la prise de conscience opérée, de faire en sorte qu’elle ne disparaisse pas. Mais l’idée de prise de conscience est une lecture favorable du phénomène : l’heuristique de disponibilité peut conduire à surestimer la probabilité d’un danger.

Cette propension trouve sa traduction politique dans le mode de gouvernement que l’on peut résumer par l’expression "un fait divers, une loi" : chaque fait divers, dans différents contextes, met en lumière un phénomène mais ne le créée pas. Attendre qu’un fait divers illustre un (éventuellement faux) problème pour s’y attaquer est une façon de tirer parti des faiblesses de l’esprit humain pour gouverner.  D’une façon peut-être moins consciente, on peut se demander dans quelle mesure la surenchère en matière de dispositifs sécuritaires consécutifs à des attentats ne relève pas de la même logique : après tout, n’a-t-on pas toujours su qu’un terroriste pouvait monter dans un train ? Qu’une fête en plein air était vulnérable à une attaque au camion ? Pourquoi a-t-il donc fallu que des attaques se produisent pour qu’on prenne les mesures nécessaires ?

 

Raphaël Giraud @raphael_giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis

 

Les avis d'expert sont publiés sous la reponsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

 

  1. Tversky, Amos, and Daniel Kahneman. "Availability: A heuristic for judging frequency and probability." Cognitive psychology 5.2 (1973): 207-232.
  2.  Gallagher, Justin. "Learning about an infrequent event: evidence from flood insurance take-up in the United States." American Economic Journal: Applied Economics 6.3 (2014): 206-233.
  3. Du fait du classement comme catastrophe naturelle, les polices standard ne couvrent plus ce risque, et il faut donc acheter une police d’assurance spécifique.

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