Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

[Chronique éco] Calomniez (avec des fake news), calomniez, il n'en restera pas forcément grand chose

Publié le

Professeur d'économie à l'Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis, Raphaël Giraud décrypte tous les 15 jours un article scientifique pour les lecteurs de L'Usine Nouvelle. Cette semaine, il revient sur le développement des fake news. Pour cela, il s'appuie sur une étude ayant analysé qui est le plus crédule et quelle type d'informations sont les plus trompeuses. A lire avant de légiférer ?

[Chronique éco] Calomniez (avec des fake news), calomniez, il n'en restera pas forcément grand chose © Flickr (mikemacmarketing)

En France comme aux Etats-Unis, on s’inquiète des dangers que feraient courir à la démocratie la diffusion incontrôlée de ce qu’on appelle en bon franglais les fake news. On traduit habituellement cette expression par fausses nouvelles bien qu’on devrait sans doute parler de façon plus précise d’informations contrefaites. Il s’agit en effet de contenu journalistique non seulement mensonger, mais délibérément conçu comme tel par celui qui la produit et diffusé. Elle est, par ailleurs, susceptible d’être considérée comme vrai par une partie du public. Le président Macron a fait part dans ses vœux à la presse de son intention de légiférer sur ce phénomène. 

Des recherches récentes

Pour se faire une opinion quant à l’opportunité et la faisabilité de ce projet, il n’est pas inutile de s’intéresser aux recherches menées sur le sujet (qui sont en fait nombreuses si l’on admet que le phénomène est en fait bien plus ancien que son nom et avatar actuels). Dans un article récent (1), auquel nous avons emprunté pour l’essentiel la définition donnée ci-dessus, des économistes se sont ainsi attachés à déterminer les facteurs (socio-démographiques, politiques etc.) favorisant la propension à tenir les informations contrefaites pour vraies.

Ces auteurs ont donc considéré un échantillon de 156 articles d’informations contrefaites, prélevés sur des sites les ayant répertoriés afin de les démonter : Snopes, PolitiFact et Buzzfeed. Il exclut, par définition, la diffusion involontaire de nouvelles fausses, les rumeurs, dont l’origine et le statut en termes de vérité sont flous, les théories du complot (car leurs tenants les croient vraies), les articles des publications satiriques – dans la mesure, et dans la mesure seulement, où elles sont manifestement fausses, les mensonges des hommes politiques et les informations présentées de façon partielles ou biaisées. Il n’exclut cependant a priori pas des informations publiées par un journal satirique mais qui ont été détachées de ce site par certaines personnes et prises au sérieux et diffusées par d’autres. Les publications satiriques constituent visiblement une zone grise du concept, dans la mesure où le critère qui permet de les exclure -le caractère plus ou moins manifeste de leur fausseté - est délicat à manier lorsque l’on a affaire à un lectorat crédule.

Souvenir et vérité

À partir de leur échantillon ainsi que d’un échantillon d’informations vérifiées et d’informations contrefaites construites pour les besoins de l’étude afin de servir de contrôle, les auteurs ont interrogé en ligne environ 1200 adultes sur deux questions : vous rappelez-vous avoir vu cette information évoquée pendant la campagne ? Avant l’élection, l’auriez-vous probablement tenue pour vraie ? Ils ont obtenu les résultats suivants.

Tout d’abord la probabilité qu’un individu se souvienne avoir entendu parler d’une information pendant la campagne et la probabilité qu’il pense qu’à l’époque elle lui ait semblé vraie sont liées aux caractéristiques de l’information elle-même. Elles sont plus élevées si l’individu a été exposé davantage à l’information (ce qui est peu surprenant concernant la mémoire) mais également, de façon plus intéressante et peut-être plus rassurante, si elle est vraie.  En outre, concernant plus spécifiquement les informations contrefaites, ces probabilités sont indépendantes du fait qu’elles aient effectivement circulé juste avant l’élection ou qu’elles aient été inventées pour les besoins de l’étude.

Crédule comme un Républicain accro à Facebook

Ensuite, la propension d’un individu à tenir une information pour vraie, qu’elle le soit effectivement ou non, est plus forte lorsqu’il s’identifie comme Républicain plutôt que Démocrate, et lorsque les réseaux sociaux sont sa principale source d’information : en résumé l’individu le plus crédule est l’électeur de droite accro à Facebook. En outre, si l’on s’en tient aux effets statistiquement significatifs, la propension à estimer correctement la vérité d’une information est d’autant plus forte que l’individu consacre du temps à s’informer, que son niveau d’études est élevé et qu’il est âgé. Ces trois variables vont finalement dans le même sens, à savoir l’accumulation de connaissances et le développement de l’esprit critique, dont l’effet sur la capacité de discernement semble intuitif.

Enfin, pour comprendre l’effet que peuvent avoir les informations contrefaites sur les comportements électoraux, une étape préliminaire consiste à se demander comment les individus réagissent à celles-ci en fonction de leur affiliation politique. Ainsi, cette étude montre que la propension d’un individu à croire une information est plus forte si celle-ci est congruente à son identité partisane (une information anti-Clinton s’il est Républicain par exemple). Il s’agit là d’une manifestation claire du biais de confirmation. Cet effet est renforcé lorsque l’individu passe du temps à s’informer et lorsque qu’il appartient à un réseau social très fermé en termes de composition ; il est mitigé lorsque l’individu est indécis quant à son vote.

Sans contrefaçon Trump aurait gagné

On peut tirer quelques enseignements de cette étude quant au projet, sulfureux dans une démocratie, de légiférer sur les fake news. Sur sa nécessité, d’une part : sachant qu’ils ne disposent pas de tous les éléments pour le faire, car la nature précise de l’information peut jouer un rôle décisif, les auteurs estiment cependant par un calcul de coin de table que l’ampleur de l’effet de l’exposition aux informations contrefaites dans les proportions qui ont été les siennes lors de la campagne de 2016 n’est pas nécessairement suffisante pour expliquer à elle seule l’élection de Donald Trump.

Sur les meilleurs moyens d’y parvenir, d’autre part : on l’a vu, les bonnes vieilles recommandations concernant le développement de l’éducation semble toujours d’actualité dans ce contexte apparemment nouveau. Mais il appert également qu’un des problèmes réside dans le caractère fermé des réseaux dans lesquels évoluent les individus, les fameuses bulles filtrantes. Si l’État devait légiférer, ce devrait être plutôt sur les algorithmes de recommandation de contenu, dont on commence à mesurer l’effet sur la polarisation des opinions, qui elle-même créée une demande pour du contenu politiquement congruent au détriment de contenu en prise avec la réalité. Il faut noter incidemment que les usines à informations contrefaites durant l’élection de 2016, étaient en grande partie des sites hébergés et administrés à l’étranger (plus d’une centaine par des adolescents vivant à Vélès en Macédoine (2)) et dont l’objectif était plus commercial (monétiser les clics) que politique. C’est donc la demande pour de telles informations qu’il faudrait tarir, plutôt qu’une offre probablement difficile à endiguer et insaisissable. La leçon de la défaite en rase campagne des autorités dans la lutte contre la diffusion de contenu culturel piraté ne semble pas avoir été retenue…

 

Raphaël Giraud @raphael_giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis

 

Les avis d'expert sont publiés sous la reponsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

 

  1. Allcott, Hunt, and Matthew Gentzkow. "Social Media and Fake News in the 2016 Election." Journal of Economic Perspectives, volume 31, Number 2 (2017): 211.
  2.  Subramanian, Samanth. 2017. “Inside the Macedonian Fake-News Complex”, Wired, 15 Février.

 

 

 

 

Réagir à cet article

1 commentaire

Nom profil

23/01/2018 - 10h23 -

Oui et non Monsieur Giraud, je dirai même plus, oui mais non. Certes je ne conteste pas votre argumentation qui affirme que les faits passés sont vite oubliés et effacés par les nouveaux. Pourtant les rumeurs ou fausses informations divulguées vont d'une part marquer les archives numériques que représente le web, et d'autre part être utilisées 'ad usum' par ceux qui ont intérêt à les diffuser. 'La démocratie des crédules' de Gérald Bronner rappelle que l'information fausse, même après rectification ou infirmation, continue de circuler et conforte les lecteurs naïfs du web. Par ailleurs, et je l'ai expérimenté, on peut réutiliser de vieilles fausses informations, sorties de leur contexte, pour charger, écarter ou détruire tel ou tel projet. Beaumarchais et Rossini nous ont légué un si beau couplet sur la calomnie, qui nous montre bien que le web n'a rien inventé, mais en a tellement amplifié la puissance. La calomnie n'est pas un simple moyen, c'est l'arme des fourbes et des faibles.
Répondre au commentaire

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle