"Certaines positions dominantes comme celle des GAFA semblent désormais inexpugnables" estime l'économiste François Lévêque

Professeur d'économie à Mines ParisTech et fondateur d'un cabinet pionnier sur l'étude de la concurrence, François Lévêque publie aujourd'hui Les habits neufs de la concurrence (Editions Odile Jacob). Dans ce livre très accessible et illustré de nombreux exemples issus de la vie économique, l'économiste fait le point sur la réalité de cette notion souvent évoquée, mais rarement explicitée. Il rappelle dans l'interview qu'il nous a donné, à quel point la concurrence est une dynamique qui rêve de déboucher sur un état de stabilité. Ou pour le dire autrement, comment elle crée des équilibres instables successifs.

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L’Usine Nouvelle - Pourquoi écrire et publier aujourd’hui un livre sur la concurrence ?

François Lévêque - je voulais répondre à une question qui me tarabuste depuis un certain temps : la concurrence aujourd’hui est-elle plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’était hier.

En outre, le public a une vision erronée de la façon dont l’économie aborde ce problème. Elle ne parlerait que de la concurrence parfaite qui dans la réalité n’existe pas. Je voulais montrer qu’au contraire l’économie s’intéresse à la concurrence effective, notamment celle que se livre un petit nombre d’entreprises dans les oligopoles depuis deux siècles. Les économistes sont allés allés bien au-delà de la concurrence parfaite et en ont montré les limites depuis longtemps. Ainsi Schumpeter expliquait que c’est un idéal imparfait. En effet, dans la concurrence dite parfaite, il n’y a pas de différenciation entre les produits, ni progrès technique, ni croissance et encore moins de concurrence finalement.

J’avais une ultime motivation : je voulais écrire un livre sur la concurrence qui n’ait pas de point de vue moral ou politique. Très souvent, ces considérations troublent les débats. On a tendance à considérer la concurrence soit comme le Diable, soit comme un Dieu. Je voulais sortir de ces oppositions stériles. Pour cela, j’ai illustré mon livre de nombreux exemples concrets.

Quel est le lien entre les notions de concurrence et de marché ?

Le marché est une institution qu’on construit. La concurrence est un mécanisme. Ceci rappelé, la concurrence s’exerce toujours sur un marché limité géographiquement ou par les caractéristiques du produit. Etudier la concurrence, c’est toujours d’abord étudier le marché très précisément. Les caractéristiques de la concurrence dans le marché des droits audiovisuels du football n’ont par exemple rien à voir avec celles du marché des voitures d’occasion ou de celles des remontées mécaniques pour le ski.

Justement, Internet, le numérique a profondément changé les dimensions des marchés. Peut-on dire l’effet que cela a eu sur la concurrence ?

Le commerce électronique a diminué les coûts de l’échange ce qui augmente l’intensité de la concurrence. Cette baisse des coûts – et c’est la même chose quand les coûts de transport diminuent – élargit le marché. Davantage d’entreprises peuvent d’un seul coup s’adresser aux mêmes clients.

Ensuite, conceptuellement, certaines activités sur Internet, comme la location en ligne de son appartement pour quelques jours, sont devenues substituables de leur équivalent dans le monde physique comme les hôtels. La substituabilité d’un bien ou d’un service est clé pour définir la concurrence. C’est elle qui va aider à définir un marché, à dessiner ses limites.

A cet égard, que vous inspire la décision de l’autorité de la concurrence dans le dossier Fnac Darty ? Pour mémoire, elle a considéré que la fusion de ces deux entités pouvait se faire car la concurrence devait prendre en compte les achats en ligne et qu’à cette aune, il n’y avait pas vraiment de risques de position dominante.

C’est une décision qui me semble cohérente et aller dans le sens de l’évolution observée un peu partout. En effet, l’achat en ligne ou en magasin sont de plus en plus substituables. L’approche du conseil est donc logique. Mais pour motiver sa décision, il s’appuie sur des travaux quantitatifs, en particulier économétriques très importants. Ce n’est pas quelque chose qui se décrète comme ça. Il faut collecter et traiter des masses de données.

Justement pourquoi a-t-on crée une autorité de la concurrence ?

Parfois, et l’Histoire fournit des exemples, des entreprises se sont entendus pour fixer un prix ou se partager les marchés. C’est la fin de la concurrence et c’est défavorable à l’économie et aux consommateurs.

Ces derniers profitent plutôt de la concurrence. Les entreprises vont chercher à diminuer les coûts de leurs produits ce qui se traduira par une baisse des prix, à augmenter leur qualité en investissant dans la R et D et en les différenciant. Sans concurrence, il n’y aurait pas d’aiguillon pour mettre au point tant de variétés différentes de céréales pour le petit-déjeuner, dont le but est de satisfaire au mieux les préférences des consommateurs.

Vous disiez que vous vous cherchiez à savoir si la concurrence était plus ou moins forte aujourd’hui. A quelle conclusion arrivez-vous ?

Je vois trois transformations de la concurrence à l’œuvre actuellement. La première concerne l’élargissement des marchés sous l’influence de la mondialisation. Cette dernière facilite l’émergence de supervedettes, c’est-à-dire des entreprises qui raflent une grande partie d’un marché. C’est la fameuse expression: the winner takes it all. Certaines firmes réussissent à transformer un petit avantage concurrentiel en un massif avantage commercial.

Par ailleurs, on assiste à une hyper différenciation avec des géants invisibles. Dans un hypermarché, vous avez de multiples variantes d’un même produit. On assiste à une multiplication des micro monopoles. Avant d’écrire ce livre, je ne pensais pas qu’il y avait autant d’entreprises géantes multi marques et multi produits. Par rapport à mon sujet, c’est le signe d’une augmentation de la concentration qu’on ne voit pas. Derrière la myriade de céréales de petit-déjeuner il y a seulement deux grands producteurs. La concurrence apparente est ici en trompe-l’œil.

Le dernier phénomène à prendre en compte est l’accélération de l’innovation, des vraies disruptions définies comme des vagues qui bouleversent la concurrence. Cela peut être par des innovations technologiques mais pas seulement. Amazon ou Netflix ont innové dans la façon de mettre à la disposition des consommateurs leurs services. De même, une start-up aux Etats-Unis a complètement changé le marché du rasage mécanique, en offrant un abonnement mensuel à un service de lames via Internet livrées dans la boite au lettres.

Ce que l’on voit c’est que l’effet de ces mouvements sur la concurrence est contradictoire, à l’origine à la fois de plus et de moins de concurrence. Il semble néanmoins que la résultante est un affaiblissement de la concurrence, en particulier parce que les positions dominantes globales comme celle des GAFA semblent désormais inexpugnables.

En savoir plus sur le livre, c'est ICI

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