Economie

"Ça va mieux parce que ça allait mal" selon Xavier Ragot, président de l'OFCE

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Entretien Xavier Ragot, le président de l'OFCE ( Observatoire français des conjonctures économiques) décrypte les raisons du léger ressort économique de la France, les dessous des arbitrages réalisés au cours du quinquennat et la manière dont ils ont pu impacter la croissance. Le choc fiscal a brisé une première reprise en 2013 et le rétablissement industriel actuel est à mettre autant au crédit du pacte de responsabilité que de la politique monétaire menée par Mario Draghi. Le coût du travail est selon lui un problème essentiellement relatif (par rapport à l'Allemagne) et plus à cause de l'augmentation du salaire de base que des charges.

Ça va mieux parce que ça allait mal selon Xavier Ragot, président de l'OFCE
Xavier Ragot, OFCE
© LUC PERENOM ©PERENOM www.perenom.pro

L'Usine Nouvelle : L’économie française se porte-t-elle mieux ?

Xavier Ragot : Oui, il y a une tendance solide vers une amélioration, même si on va vivre des fluctuations, comme cela a été le cas cette année, avec une hausse du PIB de 0,7 % au premier trimestre, puis de 0 % au deuxième trimestre. Cela donne des signaux contradictoires, mais il faut suivre la marée, pas les vagues.

Pourquoi cela va-t-il mieux ?

Grâce au triptyque connu de « l’alignement des planètes » : un meilleur taux de change de l’euro par rapport au dollar, la chute des prix du pétrole, des taux d’intérêt bas. Il faut y ajouter l’arrêt de la hausse des prélèvements obligatoires. En gros, cela va mieux parce que cela allait mal en début de quinquennat. Pourtant, nos fondamentaux économiques sont bons : notre démographie est l’une des plus dynamique d’Europe, notre progrès technique, mesuré par la productivité globale des facteurs, est solide, proche de l’Allemagne. Ce sont les mesures fiscales, de l’ordre de 35?milliards d’euros, qui ont fait que nous n’avons pas réalisé notre potentiel de croissance. Il fallait certes stabiliser la dette publique, mais la hausse des prélèvements a été trop brutale.

Et si le gouvernement avait privilégié une baisse des dépenses publiques plutôt qu’une hausse de la fiscalité ?

Le résultat aurait été le même à court terme. Les études empiriques tendent à montrer que l’impact récessif des baisses de dépenses publiques est aussi important, voire plus, que les hausses d’impôt. Car souvent, les dépenses vont vers des gens plus pauvres, sans épargne, qui réduisent leur consommation en faveur de services de proximité. C’est ce qui a fait pencher la balance plutôt vers des hausses d’impôt. Mais, dans tous les cas, on a sous-estimé l’impact sur une économie française qui commençait à repartir. Nous chiffrons l’effet de ce choc à 0,8 % de taux de croissance par an en début de quinquennat. Encore une fois, si l’on veut réformer la dépense publique, il faut des objectifs clairs et une méthode progressive.

N’y a-t-il pas une part psychologique car, à partir du moment où Pierre Moscovici a parlé de « ras-le-bol fiscal », tout le monde a eu l’impression de payer plus d’impôt ?

Sur l’argument psychologique, je suis un peu dubitatif. Car cela ne permet pas de comprendre pourquoi cela va mieux aujourd’hui, alors que la confiance est toujours très relative. Les hommes politiques aiment beaucoup cette idée de confiance, car elle leur revient, c’est de l’ordre du verbe. On peut tout justifier par plus ou moins de confiance.

La communication politique sur les mesures économiques n’a-t-elle pas d’impact ?

Disons qu’il y a eu une contradiction, avec une communication portant à à la fois sur des hausses d’impôts et sur la promesse de l’inversion de la courbe du chômage. Cela a créé de l’incompréhension et provoqué une perte de crédibilité. Certains pays choisissent des thérapies très dures, mais l’expliquent, créant ainsi de la cohérence. Ce que nous avons vécu de préjudiciable avec des signaux contradictoires, c’est une hausse de l’incertitude. D’autant qu’à cette époque, en 2012-2013, il y avait une autre angoisse, celle sur l’euro, liée à la crise grecque. Aujourd’hui, il y a toujours une incertitude relative, avec le Brexit, et une faible visibilité en France, mais, malgré tout cela, la conjoncture va mieux. Cela veut dire que des éléments profonds interviennent dans l’économie, notamment le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (Cice) et l’arrêt des prélèvements, qui dynamise la consommation.

Même si Alstom ferme un site, le gros de la désindustrialisation est-il derrière nous ?

Oui. La contribution de l’industrie aux destructions d’emplois se réduit, les taux de marge sont remontés. Et la part de marché de la France dans le commerce international se stabilise. L’effet du taux de change de l’euro a également redonné une capacité exportatrice à la France. La création monétaire, très décriée, a eu des effets très positifs, en faisant baisser le taux de change. Une bonne partie du rétablissement industriel vient de la politique monétaire européenne. Au fond, c’est la ligne française qui a gagné, puisque l’on sait que les Allemands étaient très hostiles. On le dit peu.

Peut-on accélérer la création d’emplois avec une croissance à 1,5 % ?

On peut enrichir la croissance en emplois avec des emplois aidés dans le secteur marchand, qui sont plus efficaces à long terme que ceux du public, mais c’est limité par la contrainte fiscale. Le vrai moteur reste la croissance qui demeure un peu atone.

Et dans l’industrie, peut-on créer plus d’emplois ? Il y a encore eu 18 000 destructions d’emplois au premier semestre.

C’est le secteur qui fait les plus gros gains de productivité, qui économise toujours plus de travail. Dans l’industrie, on fait de la croissance, on fait du salaire, de l’exportation, des emplois à valeur ajoutée, c’est essentiel, mais les réservoirs d’emplois sont dans les services. De plus, le problème du chômage est en grande partie celui des jeunes non qualifiés. Il faut circonscrire le problème pour bien le traiter.

Les industriels pensent qu’il faut faire porter les baisses de charges sur des salaires plus élevés. Qu’en pensez-vous ?

Baisser les charges sur les bas salaires crée plus d’emplois, avec un inconvénient, toutefois, celui de favoriser des poches de salariés qui n’ont pas de perspectives salariales. Il faut poser la question de l’évolution des salaires en France. On a l’impression que les DRH demandent à l’État de baisser les charges, car ils n’arrivent pas à gérer les salaires et le dialogue social. Les grandes entreprises, en particulier, devraient être capables de contrôler les hausses, surtout pour les salaires les plus élevés, au-delà de 3 à 3,5 smic. Il revient aux entreprises de gérer leur dynamique salariale en lien avec leur état de santé. Ce n’est pas à l’État de trouver toujours des solutions. C’est l’enjeu de la rénovation du dialogue social, de l’inversion des normes.

N’y a-t-il pas un problème de coût du travail en France ?

Pas en soi. C’est un problème relatif, et en particulier par rapport à l’Allemagne, notre concurrent sur beaucoup de marchés. Il y a eu une divergence depuis dix ans, car l’Allemagne a réalisé une modération salariale inédite par rapport à tous les pays de la zone euro, qui aboutit à un excédent commercial le plus élevé du monde parmi les grands pays.

Mais l’Allemagne l’a fait pour absorber le choc de la réunification…

Oui, et je ne lui jette pas la pierre car le coût de la réunification est désormais connu : 1 000 milliards d’euros, trois fois la dette de la Grèce ! Cela a permis à l’Allemagne de se restaurer et elle essaie maintenant de corriger ce déséquilibre, car le pays n’arrive pas à remonter le niveau des salaires. Allant contre leur nature ortholibérale profonde, les Allemands ont créé un salaire minimum, ils font des baisses d’impôts pour relancer la consommation. C’est le pays le plus prospère du monde, avec des travailleurs pauvres qui n’arrivent pas à profiter de la croissance. Toujours est-il qu’aujourd’hui les salaires en France sont surévalués par rapport à l’Allemagne de 10 à 15 %. Nos estimations à l’OFCE sont même de 20 %. Pour restaurer la compétitivité industrielle française, il faut que la hausse des salaires dans l’industrie soit inférieure de 1 % pendant cinq à dix ans. Il ne faut pas faire une baisse massive, comme l’a fait l’Espagne, parce que cela tue l’économie, mais revoir le rythme de hausse.

Il n’y a pas que les salaires. Il y a aussi le poids des cotisations sociales.

Si le coût du travail a autant augmenté en France, ce n’est pas vraiment à cause des charges. C’est la hausse du salaire de base qui en est responsable. Les charges ne sont pas l’origine du problème mais peuvent être une partie de la solution. Le Cice a permis de réduire d’un tiers l’écart par rapport à l’Allemagne. C’était très dangereux politiquement pour le gouvernement, car difficile à vendre à sa base, mais avec le recul, on aura une vision différente des baisses de charges.

Pourquoi a-t-on, en France, l’art et la manière de casser les reprises ?

Les choses n’ont pas été faites dans le bon ordre. On a dit en début de quinquennat : on va réduire le déficit public à 3 % du PIB dès 2013 et, en même temps, on va inverser la courbe du chômage. C’était un effort dans les dépenses publiques inédit depuis l’après-guerre. Il n’y a pas besoin d’être un économiste extraordinaire pour voir qu’il y avait un petit problème. En France, on a du mal à parler d’économie. Il y a une politisation, une caricature, qui nourrit une méfiance par rapport aux économistes. Peu d’hommes politiques essaient d’intégrer profondément le fait économique. Il faut de la diversité dans les cabinets ministériels, des académiques, des profils variés, des gens qui ont vécu des expériences internationales. Mais il faut se rappeler qu’il y a eu une très grande inquiétude en 2012, avec l’idée que la zone euro pouvait exploser et un sentiment d’urgence pour maîtriser notre exposition à la dette. En réalité, la réponse est venue de la Banque centrale européenne. Quand Mario Draghi a dit : « Whatever it takes », tout s’est calmé. D’autres zones l’avaient compris avant.

Les autres pays sont-ils meilleurs ?

Quand je vois la gestion américaine de la crise, je suis impressionné par leur virtuosité. Obama a laissé filer la dette publique, il a soutenu l’industrie, il a fait des nationalisations temporaires, il a été très keynésien. Et quand l’économie allait mieux, il a commencé à réduire les déficits. Les États-Unis vont maintenant durcir progressivement leur politique monétaire. Les Anglais ont plongé très fort et, du coup, ils reviennent plus vite, mais la Banque d’Angleterre a bien géré la question monétaire et l’État celui des banques privées, qui était très grave. Maintenant, c’est pareil avec le Brexit : quel retournement de situation ! Avec David Cameron, ils sont allés droit dans le mur avec un référendum mal ficelé. Theresa May a repris les choses en main en imposant son calendrier. Tout le monde est suspendu à leurs lèvres pour savoir ce qu’ils veulent faire ou pas, quand ils veulent négocier…

Les grandes institutions, le FMI, l’OCDE, poussent les pays a plus d’investissements publics dans les infrastructures. Cette recette vaut-elle pour la France ?

La relance par les infrastructures est une bonne relance, car elle soutient l’activité locale. Et les infrastructures ont un effet de long terme sur la croissance. Mais, il faut calibrer les besoins, être précis, car nous avons un taux de prélèvements obligatoires et une dette publique qui n’ont jamais été aussi élevés. Le Commissariat général à l’investissement peut réfléchir à des infrastructures utiles et rentables. Il y a bien sûr le très haut débit, mais il peut s’agir de choses plus simples, voire « old school », dans l’eau, les transports de proximité…

Comme les transports collectifs en Ile-de-France ?

Pourquoi pas ? Je crois que le moral des Français est très lié à l’état des infrastructures ferroviaires en Ile-de-France. Comment peut-on faire vivre cela aux gens ? La souffrance matinale d’une partie des Français est terrible. Il ne s’agit pas d’investir 100?milliards ou plus ! Mais quelques chantiers choisis pourraient être efficaces économiquement. Il faut aussi inclure un plan de modernisation des infrastructures du savoir, de la petite école à l’université. Le RER B et l’amphi bondé, c’est aussi ça les problèmes de la France. Il faut une trajectoire crédible pour réduire les dépenses publiques à long terme sans sacrifier l’investissement à court terme. Pour cela, il faut une vision politique sur un temps long.

Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche et Pascal Gateaud

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