"C’est parce qu’on est un grand patron qu’on a une grosse rémunération... et inversement", ce raisonnement tautologique des dirigeants

Alors que le patron de PSA Carlos Tavares a vu sa rémunération doubler en 2015, la polémique sur les salaires des dirigeants ressurgit. L'an dernier, François-Xavier Dudouet, sociologue politique et chercheur au CNRS à l’université Paris-Dauphine, avait réagi à la prime de départ de Michel Combes jugée indécente par une grande partie de l'opinion publique. Les dirigeants des grands groupes appartiennent à un milieu dans lequel la rémunération définit la valeur d’une personne en tant que patron, nous expliquait l'auteur de plusieurs ouvrages dont "Les dirigeants français du CAC 40 : entre élitisme scolaire et passage par l'État" ou encore "Les grands patrons français et la crise financière".

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Michel Combes, ancien dirigeant d'Alcatel Lucent

L’Usine Nouvelle – Pourquoi les dirigeants des grands groupes peuvent-ils prétendre à de tels revenus, perçus comme démesurés par l’opinion, au moment de leur départ ?

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François-Xavier Dudouet – De fait, on constate un grand hiatus entre la manière dont la société se représente le revenu légitime d’un dirigeant et ce que ces derniers s’attribuent. Sachant que si les grands dirigeants s’octroient de très hauts revenus c’est leur manière de s’évaluer. Le revenu permet d’estimer un patron dans le "monde des grands patrons", la fameuse "corporate elite", à laquelle il appartient. Au sein de ce milieu, il est attendu de très forts revenus, ce qui crée une émulation entre ses membres. Et cela remonte aux années 1970-1980 et à l’idéologie qui découle de la "shareholder value", ce principe selon lequel la valeur créée par une entreprise doit d'abord revenir aux actionnaires. Les dirigeants sont associés aux bénéfices des actionnaires et, de ce fait, ils peuvent prétendre à une forte rémunération.

Quel est le rôle des actionnaires dans ce système de rémunération ?

L’avis de l’assemblée générale des actionnaires n’est que consultatif. En ce qui concerne le cas de Michel Combes, la résolution relative à son dispositif de rémunération a été votée à 75% - loin derrière les autres résolutions. Une subtilité qui dénote que, même pour les actionnaires, c’est ce qu’il y a de moins légitime. De plus, et concernant le conseil d’administration, qui vote la rémunération de son directeur, il est constitué de membres du même milieu, partageant les mêmes valeurs, pris dans une dynamique d'accroissement inflationniste de leurs revenus.

On attribue à Michel Combes un bilan plutôt positif à la tête d’Alcatel-Lucent. Cette indemnité de départ ne vous paraît-elle pas fondée ?

A l’heure où l’on demande à de nombreux salariés de faire des efforts, il peut paraître difficile de concevoir une telle situation de fait. Alcatel-Lucent, quoi qu’on en dise, n’est pas une success story. D’accord, Michel Combes a redressé les comptes de la société qu’il dirigeait mais cela s’est fait au prix de très nombreux licenciements et de son rachat. Alcatel-Lucent c’est la proie, pas le prédateur. Et de dire qu’il a été artisan de la remise sur les rails de son groupe n’a pour but que de légitimer une pratique de rémunération importante.

Indemnité de non-concurrence, stock-options, retraite-chapeau, et autres indemnités de départ… Comment expliquez-vous tout cet arsenal pour un dirigeant non-entrepreneur ?

Ce phénomène est assez nouveau. En effet, il y a encore vingt ans, beaucoup de dirigeants d’entreprise faisaient toute leur carrière dans le même groupe. Aujourd’hui, on constate davantage de mobilité et de fluctuation à la tête des grandes sociétés. De sorte que de nouvelles formes de rémunérations sont nées de manière à garantir un revenu, quasi perpétuel, aux grands patrons. Un mécanisme que l’on retrouve dans la Fonction publique…

La pratique va à l’encontre du capitalisme entrepreneurial puisqu’avec la retraite-chapeau par exemple, le dirigeant continue à être rémunéré par l’entreprise jusqu’à la fin de ses jours. Alors qu’un entrepreneur qui vend son entreprise, ne touchera que le fruit de cette cession.

Michel Combes devrait-il renoncer à tout ou partie de son indemnité ?

En admettant que ce ne soit pas lui qui ait demandé, ou qu’il n’ait pas été consulté quant à son dispositif de rémunération, il ne peut tout de même pas le refuser. Cela reviendrait à déroger du milieu des grands patrons et concéder qu’il ne vaut pas la rémunération qu’on lui a offerte. Par ricochet, cela reviendrait aussi à déjuger son conseil d’administration et les actionnaires. Or, il ne faut pas oublier le raisonnement tautologique par lequel les élites se justifient toujours : c’est parce qu’on est un grand patron qu’on a une grosse rémunération, et parce qu’on a une forte rémunération qu’on est un grand patron !

Propos recueillis par Aurélie M'Bida

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