Bénéfices du CAC 40 : pour Patrick Artus, “Oxfam ouvre le débat avec une méthodologie catastrophique”

L'association Oxfam a publié le 14 mai un rapport pour critiquer la répartition des bénéfices des entreprises du CAC 40. Selon l'ONG, une grande majorité des bénéfices va aux actionnaires au détriment des salariés et du réinvestissement. Un document vivement critiqué par Patrick Artus, chef économiste de Natixis, interrogé par L'Usine Nouvelle.

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Bénéfices du CAC 40 : pour Patrick Artus, “Oxfam ouvre le débat avec une méthodologie catastrophique”
L’association Oxfam et le Basic ont publié un rapport intitulé “CAC 40 - Des profits sans partage”.

L’association Oxfam, engagée dans la lutte contre la pauvreté, et le Basic (Bureau d'analyse sociétale pour une information citoyenne) ont publié le lundi 14 mai un rapport* intitulé “CAC 40 - Des profits sans partage”.

Ce document, disponible en ligne, s’appuie sur les bénéfices enregistrés en 2017 par les entreprises du CAC 40. Il dénonce notamment l’inégalité de répartition de ces bénéfices entre les actionnaires, les salariés et l’investissement. Selon Oxfam, les sociétés du CAC 40 ont ainsi versé 67,4% de leurs bénéfices à leurs actionnaires sous la forme de dividendes. Tandis que 27,3% vont au réinvestissement et 5,3% aux salariés sous la forme de primes. Oxfam dénonce également les écarts salariaux dans ces entreprises et les pratiques d’évasion fiscale.

Patrick Artus, chef économiste de la banque de financement Natixis, porte un regard critique sur les conclusions du document. “C’est bien qu’il y ait un débat sur le partage des revenus entre les salariés et les actionnaires”, estime l'économiste, par ailleurs membre du conseil d’administration de Total. “Ce qui m’ennuie c’est qu'Oxfam ouvre ce débat avec une méthodologie catastrophique. On ne peut pas partir de leur étude pour réfléchir convenablement.”

L'Usine Nouvelle - Quels problèmes méthodologiques reprochez-vous à Oxfam et au Basic ?

Patrick Artus - Il y a trois problèmes centraux. A aucun moment, ils ne montrent les salaires dans leur étude. Si nous voulons réfléchir au partage des revenus, il faut se pencher sur les salaires et non sur l’intéressement et la participation. Il faut observer la progression des salaires dans les différents pays et comment elle se place par rapport à l’évolution de la productivité. Or la France est l’un des très rares pays de l’OCDE où les salaires augmentent plus vite que la productivité. C’est l’un des pays où il n’y a pas de problème de partage des revenus entre les profits et les salaires.

Le deuxième sujet est une confusion souvent faite : ils comparent le mondial et le national. Comparer les profits mondiaux consolidés du CAC 40 et l’intéressement et la participation en France, cela n’a aucun sens. Quand nous regardons le CAC 40, nous ne regardons pas la France. On ne peut pas mettre en relation le CAC 40 qui fait 80% de ses profits en dehors de France et des données qui sont particulières à la France comme l’intéressement.

Le troisième sujet est que les dividendes ne disent rien sur la rémunération du capital pour l’actionnaire. Le pays de l’OCDE où elle est la plus élevée est les Etats-Unis. Pays où les dividendes sont très faibles puisqu’un actionnaire est rémunéré en dividendes et en plus-values sur la valeur de l’entreprise. Si on veut comparer des pays pour la rentabilité du capital pour l’actionnaire, on ne peut absolument pas le faire en comparant les dividendes. Les auteurs de ce rapport sont à nouveau tombés dans le piège puisque la France est un pays où il y a beaucoup de dividendes mais où la rentabilité totale du capital pour l’actionnaire est plus faible que dans les autres pays de l’OCDE.

Est-ce qu’il y a d’autres bases de travail sur les mêmes thèmes qui vous semblent plus pertinentes ?

Il faut travailler avec les vrais chiffres. Le rendement du capital pour l’actionnaire est une donnée publique, c’est le return on equity. Nous l'avons dans tous les pays de l’OCDE. En revanche, il est très difficile avec les multinationales de couper les activités. Les activités du CAC 40 en France sont très compliquées à délimiter et cela ne veut pas dire grand chose.

Dans quelle mesure le CAC 40 influence l’économie française ?

Le CAC 40 n’a rien à voir avec la France, ce sont des entreprises mondiales qui sont cotées en France. La corrélation entre le CAC 40 et l’économie de la France est nulle. Schneider Electric par exemple est d’abord présent en Chine. Il faut considérer que ce sont des entreprises qui réalisent leurs profits partout dans le monde et qui investissent partout dans le monde. C’est d'ailleurs une bizarrerie française. Aux Etats-Unis, les grandes entreprises du S&P font 80% de leurs profits aux Etats-Unis. Ce n’est pas du tout le cas en France.

Oxfam passe un message : “Les entreprises du CAC 40 maltraitent leurs salariés français pour distribuer de l’argent à leurs actionnaires”. Ce message est absolument faux. Si tout le monde en France pouvait être salarié du CAC 40, il y aurait beaucoup moins de pauvreté.

Pour faire un vrai constat sur les inégalités, où faut-il regarder ?

Il faut aller voir où sont les bas revenus : dans les services à la personne et chez les non-salariés. Il faut aussi observer les exclusions et les personnes qui n’ont pas de travail. Il y a 74% d’Allemands qui ont un emploi et seulement 64% des Français qui en ont un. Ces emplois-là ne sont pas dans les multinationales mais dans les petites entreprises de services. Le vrai sujet c’est l’accès à l’emploi, le taux d’emploi et la capacité de trouver des emplois pour les personnes peu qualifiées.

*Méthodologie : Le rapport s’appuie sur “treize données clés” sur la période 2009-2016, explique Oxfam : le chiffre d’affaires, les impôts sur les bénéfices payés, les bénéfices “ensemble du groupe”, les bénéfices “part du groupe”, le nombre d’employés, les dépenses de personnel, les salaires et traitements, les dividendes, les dividendes par actions, la rémunération du dirigeant, le montant payé aux membres du conseil d’administration, l’intéressement et la participation.

Simon Chodorge

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