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[Avis d'expert] Top 500 des supercalculateurs, l’Europe a tous les atouts dans son jeu pour devenir n°1 mondial

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Tribune Le Japon vient de détrôner les États-Unis dans la course au supercalculateur le plus puissant. Le résultat d'investissements massifs de l'État japonais dans le projet de Fujitsu, qui lui permet d’assurer sa souveraineté sur le marché stratégique de l'intelligence artificielle. Une souveraineté à laquelle l'Europe pourrait parvenir grâce au constructeur français de supercalculateurs Atos-Bull, estime Philippe Notton, le fondateur et PDG de SiPearl .

[Avis d'expert] Top 500 des supercalculateurs, l’Europe a tous les atouts dans son jeu pour devenir n°1 mondial
Le supercalculateur japonais Fugaku du Centre de sciences informatiques Riken, à Kobé, peut effectuer 442 millions de milliards de calculs par seconde.
© Riken

Le verdict est tombé le 16 novembre : le Japon conserve sa couronne. La 55e édition [1] du Top 500 des supercalculateurs les plus puissants au monde, ces énormes ordinateurs capables de réaliser des millions de milliards de calculs par seconde, conforte en effet le supercalculateur japonais Fugaku dans sa position de numéro un mondial. Installé dans le Centre de sciences informatiques Riken dans la ville de Kobé, Fugaku, qui peut effectuer 442 millions de milliards de calculs par seconde, enfonce ses challengers. Il est ainsi trois fois plus puissant que l’ancien numéro un, relégué en deuxième position du classement en juin dernier : le supercalculateur Summit du Laboratoire national d’Oak Ridge, propriété du département de l’Énergie américain.

Détrôner les États-Unis qui avaient régné sur le Top 500 pendant deux ans après cinq ans de domination chinoise ne semblait pourtant pas gagné. Alors comment un tel exploit a-t-il été rendu possible ?

Un investissement de 1 milliard de dollars

Le supercalculateur Fugaku est une commande de l’État japonais qui y a mis les moyens. En effet, selon le quotidien économique Nihon Keizai Shinbun, le Japon aurait investi plus de 1 milliard de dollars dans ce projet lancé il y a six ans. Et, il a fait travailler un de ses leaders nationaux : Fujitsu pour construire ce supercalculateur et le microprocesseur ultra-puissant qui le fait tourner. En capitalisant sur l’architecture fournie par le spécialiste mondial des technologies semi-conducteurs Arm, Fujitsu a ainsi développé un microprocesseur japonais capable de battre à plate couture les microprocesseurs IBM, Sunway, Intel et AMD qui équipent les challengers américains et chinois de Fugaku. Mieux, il permet au Japon d’affirmer sa souveraineté sur le marché stratégique de l’intelligence artificielle, recouvrant notamment le machine learning et le traitement des big data.

Deux ans auparavant, la volonté forte d’un État investissant massivement dans la conception locale de son champion afin de développer un pan stratégique de son économie était également à l’origine de l’entrée, directement à la première place du Top 500, du supercalculateur américain Summit. Moyennant plus de 600 millions de dollars, les États-Unis avaient confié à IBM la construction de l’ordinateur et du microprocesseur destinés à des applications de physique nucléaire.

Il en avait été de même lorsque le chinois Sunway TaihuLight du Centre national de supercalcul à Wuxi s’était classé numéro un mondial en juin 2016 grâce à un ordinateur et un microprocesseur spécialisé conçus par le Centre national chinois d’ingénierie et de technologie en informatique parallèle. Et ainsi de suite jusqu’au numéro un du premier classement en juin 1993, l’américain CM-5/1024 du Laboratoire national de Los Alamos.

L'Europe à la conquête de sa souveraineté technologique

Depuis cette date, aucun pays d’Europe ne s’est encore classé premier. Il est temps que ça change ! Car, au-delà de la gloire, détenir le supercalculateur le plus puissant du monde permet d’assurer son leadership dans le calcul haute performance. En effet, cette branche de l’informatique consacrée aux modélisations scientifiques et d’ingénierie ainsi qu’aux tâches de simulation nécessite des ressources si importantes que les calculs ne peuvent pas être effectuées avec des ordinateurs à usage général. Elle est cruciale pour relever des défis stratégiques dans des secteurs où l’indépendance technologique ainsi que la sécurité et la sûreté des approvisionnements est clé : recherche médicale, cybersécurité, météo, intelligence artificielle, défense, mobilité connectée… Or, faute d’équipements de supercalcul assez nombreux et puissants, l’Europe est contrainte de traiter de plus en plus de données de ces secteurs stratégiques en dehors de son territoire.

Il est donc indispensable que l’Europe conquière sa souveraineté technologique. De plus, devenir numéro un mondial du calcul haute performance est le corollaire d’un cercle vertueux de création de valeur comme l’ont montré les Formule 1 américaines, japonaises et chinoises qui se sont succédé à la tête du Top 500. Les fonds publics qui sont consacrés au développement local de technologies informatiques et microprocesseur de pointe permettent à l’économie locale d’acquérir une longueur d’avance dans des domaines stratégiques tout en évitant les fuites de capitaux vers l’étranger et en créant durablement des emplois très qualifiés avant, dans un deuxième temps, de commercialiser avec succès ces technologies localement, puis à l’export.

Le français Atos-Bull, numéro quatre mondial des supercalculateurs

D’autant que l’Europe a un atout maître dans son jeu : le constructeur français de supercalculateurs Atos-Bull. Grâce aux importants investissements réalisés au début des années 2000 qui lui ont permis de développer les technologies informatiques répondant aux cahiers des charges d’organismes stratégiques français comme le CEA, Genci et Météo France, il est aujourd’hui numéro quatre mondial des supercalculateurs. Grignotant régulièrement des parts de marché à ses concurrents américains et chinois, il vient de faire entrer une de ses machines – Juwels Booster Module appartenant au centre de recherches allemand Juelich –, directement à la septième place du Top 500 et est à l’origine du quart des supercalculateurs européens. Grâce à ces performances, le groupe a pu durablement créer 800 emplois d’ingénieurs de haut niveau et pérenniser l’avenir de son usine à Angers.

L’Europe a également pris conscience de l’importance de maîtriser la chaîne de valeur complète, y compris le microprocesseur, le moteur surpuissant, cœur des supercalculateurs. Elle s’est donc mise en ordre de marche pour relever ce challenge en se donnant les moyens de développer le microprocesseur qui équipera le superordinateur exascale européen. Il en va de la souveraineté et de l’indépendance technologique de l’Europe.

Philippe Notton, fondateur et PDG de SiPearl

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[1] Le classement du Top 500 est réalisé par Hans Meuer de l'université de Mannheim en Allemagne, Jack Dongarra de l'université du Tennessee à Knoxville, Erich Strohmaier et Horst Simon du national energy research scientific computing center (NERSC) du Lawrence Berkeley national laboratory (LBL). Il est indépendant de tout gouvernement ou organisation commerciale. Il est unanimement reconnu comme étant la référence mondiale pour classer les ordinateurs les plus puissants de la planète.
 

Les avis d'expert et tribunes sont publiés sous la responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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