Economie

[Avis d'expert] Retour sur le paradoxe de la productivité

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Tribune Solow l’énonce ainsi : nous voyons des micro-ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité. Ce thème est très présent dans la littérature et au-delà de la période d’apprentissage des nouvelles technologies, le ralentissement des gains de productivité se confirme et s’étend dans l’espace. Plusieurs éléments favorisent ce phénomène : le type d’innovation, la concentration des entreprises, la multiplication de certaines activités et les inégalités dans la répartition, estime Bernard Guilhon, professeur à SKEMA Business School.

[Avis d'expert] Retour sur le paradoxe de la productivité
Bernard Guilhon, professeur à SKEMA Business School

Plusieurs conditions sont requises pour que des processus d’apprentissage permettent d’exploiter dans le temps les potentialités d’une innovation : le volume de la demande, les qualifications du personnel, une nouvelle approche des problèmes de production, …Ces observations formulées dans les années 90 s’appliquent aux technologies numériques. Des investissements dans la réorganisation des processus productifs, dans la formation du personnel et la modification de la structure organisationnelle de l’entreprise sont nécessaires (E. Brynjolfsson, D. Rock et C. Syverson, Artificial Intelligence and Modern Productivity Paradox, NBER Working Paper, 2017). A cela s’ajoute la reconfiguration des chaînes de valeur et de la distribution.

Les statistiques indiquent un ralentissement notable des gains de productivité annuels aux Etats-Unis : +1,3% de 2004 à 2016 contre +2,8% de 1995 à 2004 pour la productivité du travail. Les prévisions de l’US Bureau of Labor Statistics avancent le chiffre de +1% (productivité totale) pour la période 2020-2024. De nombreux travaux constatent un ralentissement de la productivité du travail en France (+2,1% de 1985 à 2000, +0,8% de 2012 à 2017) et dans les pays de l’OCDE. La pandémie aggrave cette situation : En France, les prévisions font état d’un ralentissement de la productivité horaire du travail de 10 à 15% dans l’industrie, la construction et la distribution et la restauration.

L’effort d’innovation n’enraye pas le déclin des gains de productivité

Pour R. Gordon et H. Sayed (The Industry Anatomy of the Trasatlantic Productivity Growth Slowdown, NBER Working paper, mars 2019), les technologies numériques n’ont qu’un effet temporaire sur la productivité (10 ans aux Etats-Unis : 1995-2005), leur impact est beaucoup plus faible que celui des vagues d’innovation précédentes et il concerne à peu près le même groupe de secteurs aux Etats-Unis et dans 10 pays européens. La seule différence s’observe dans le décalage des périodes. On note également que le poids des TIC dans le PIB est faible, il n’est que de 7,1% aux Etats-Unis contre un petit 5,8% en France.

Le rôle des structures de marché

La diffusion des technologies n’est pas indépendante de la concentration des entreprises et de l’existence de courbes en U dont les extrêmes sont les jeunes firmes en croissance rapide et les grandes entreprises à forte productivité. Cela s’explique par les stratégies des firmes à la frontière technologique qui bloquent la diffusion des connaissances et des technologies numériques en accaparant des parts de marché croissantes et en protégeant leurs actifs intellectuels (pratique attestée par la diminution de la vitesse des citations des brevets aux Etats-Unis). La conséquence est un accroissement très significatif des coûts d’adoption de la technologie pour un grand nombre d’entreprises qui les engluent dans des trappes à productivité alors qu’elles doivent moderniser un stock de capital âgé en investissant dans les technologies numériques. La maîtrise des données massives permet aux firmes dominantes de consolider leurs marchés par le jeu des rendements d’échelle croissants. D’où des situations quasi-monopolistiques favorisant l’érection de barrières à l’entrée et la consolidation de positions dominantes par le rachat des startups qui développent des projets concurrents aussitôt éteints (‘killer acquisitions’).

La dé-consolidation des activités.

Les gains de productivité se réalisent lorsque le travail se déplace des activités les moins productives vers les plus dynamiques en termes de demande et potentiellement automatisables. Le processus n’est plus reproductible lorsqu’il est entravé par deux obstacles (A. Turner, Capitalism in the age of robots: work, income and wealth in the 21st century, Conference, John Hopkins University, 2018). Le premier obstacle est le développement de nouveaux emplois à faible productivité et bas salaires : hôtellerie, restauration, services à la personne, etc. Or, un progrès technologique rapide suscite la création d’emplois de services non automatisables.

Le second obstacle est la multiplication des activités économiques à somme nulle. Ces activités n’ajoutent rien à la quantité de biens et services disponibles, elles traduisent des conflits d’intérêts et l’aspect distributif l’emporte sur l’aspect créatif : la cyber sécurité contre les cybercriminels, les dépenses de lobbying, les actions en justice pour des motifs souvent futiles, etc. Les emplois dans ces activités n’ont pas d’incidence sur le PIB et ne peuvent être réduits par l’automation.

Au total, la productivité effective d’une économie s’éloigne de sa productivité potentielle, même en présence d’une base étendue de connaissances scientifiques et technologiques. De plus, la spéculation foncière et immobilière exerce un effet de blocage sur la productivité. Lorsque le prix des biens et services produits diminue, la valeur relative des actifs non produits (la terre, les matériaux rares) augmente et attire les placements. Une grande partie des hauts revenus s’oriente également vers l’acquisition de biens immobiliers résidentiels et commerciaux dans les localisations les plus recherchées.

 

Bernard Guilhon, professeur à SKEMA Business School

Les avis d'experts sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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