[Avis d'expert] Les licenciements économiques collectifs par temps de Covid sont ils la nouvelle fracture sociale ?

Pour Marine Roussannes, directrice de Practice LHH France, si la vague des plans de sauvegarde de l'emploi (PSE) n'a pas eu lieu, le nombre de licenciements économiques collectifs reste élevé. Le phénomène fait craindre une nouvelle fracture sociale.

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[Avis d'expert] Les licenciements économiques collectifs par temps de Covid sont ils la nouvelle fracture sociale ?
Marine Roussannes est directrice de Practice LHH France

Comme toutes les crises économiques, celle que nous traversons pourrait aggraver les inégalités. Dans le microcosme des restructurations, une intuition semble en effet trouver confirmation dans le détail des chiffres publiés par la DARES sur le nombre de PSE : les grandes entreprises se détourneraient des dispositifs classiques de restructuration (Plan de Sauvegarde de l’Emploi, Plan de Départs Volontaires et dans une moindre mesure Rupture Conventionnelle Collective), quand, dans le même temps, ETI et PME s’y engouffreraient dans des proportions étonnantes.

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Si la "vague de PSE" crainte ne semble pas à l’ordre du jour, le nombre de licenciements économiques collectifs reste tout de même sur un plateau exceptionnellement élevé sur la période : "En cumul depuis le 1er janvier 2021, un peu moins de 28 800 ruptures de contrats de travail ont été envisagées dans le cadre de PSE, soit près de trois fois plus que sur la même période l’année précédente », selon la DARES, qui précise que « depuis début mars 2020, ces ruptures envisagées concernent […..] dans près de trois cas sur dix des entreprises de moins de 250 salariés".

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Cette tendance peut s’expliquer par des facteurs à la fois techniques, économiques et dans une certaine mesure, politiques.
Nombre de grandes entreprises sont encore sous perfusion étatique, via les différents dispositifs d’urgence déployés : chômage partiel, prêts garantis par l’état, Activité Partielle Longue Durée (APLD)... Outre le fait que certains de ces dispositifs sont difficilement conciliables avec les restructurations, force est de constater qu’ils atteignent bien souvent leur objectif, en permettant aux entreprises bénéficiaires de garder la tête hors de l’eau. Or, dans ce contexte, il parait politiquement compliqué pour ces acteurs de premier plan, bénéficiaires des subsides de l’Etat depuis des mois, de présenter à l’administration du travail des PSE ou PDV qui pourraient être considérés comme non indispensables à leur survie.

Cet effet secondaire positif du "quoiqu’il en coûte" gouvernemental est amplifié par un calendrier électoral chargé sur les deux années à venir. En effet, l’expérience montre que la période précédant les élections présidentielles est toujours très calme sur le front des restructurations. Tout est fait pour qu’aucun fleuron national ou employeur de premier plan ne présente un plan impliquant des suppressions de postes importantes, ou des fermetures de sites industriels.

Enfin, un facteur rarement considéré car les entreprises qui réalisent des restructurations communiquent évidemment peu sur ces sujets : un PSE, un PDV ou une RCC coutent très chers. A plusieurs titres : le coût des mesures sociales (indemnités de licenciement, aides à la mobilité, formations, congé de reclassement), la perturbation de tout ou partie de la marche de l’entreprise pendant 12 mois à 2 ans, et les frais annexes (conseils, avocats, contentieux, enveloppe de revitalisation territoriale). Mis bout à bout, ce sont des sommes considérables, qu’en période de crise, même les grandes entreprises réfléchissent à mobiliser.

Les entreprises cherchent alors des solutions à leurs problèmes de compétitivité, voire de rentabilité, moins radicales et moins dispendieuses. Les grands groupes explorent actuellement les dispositifs de départs des seniors ou revisitent leurs accords de Gestion des Emplois et des Parcours Professionnels (GEPP) à l’aune du nouveau contexte économique et du peu de visibilité qu’il offre.
Ces considérations politiques et d’image concernent peu les plus petites entreprises qui sont confrontées aux mêmes problèmes, mais passent plus sous le radar de la surveillance étatique. Il s’agit aussi d’acteurs économiques à l’assise financière moins solide, qui sont contraints en raison de l’intensité et de la durée de la crise de réduire leurs effectifs, malgré le support de l’Etat. Ceci peut expliquer le recours plus massif au licenciement collectif dans de plus petites entités, souvent peu familières de l’exercice.
Ainsi, on observe une forme de bascule des restructurations, des grandes vers les plus petites structures. Ce phénomène n’est pas sans conséquences. D’abord parce que les plus petits acteurs ne sont pas toujours soumis à l’obligation de mettre en place un PSE avec toutes les garanties qui y sont attachées. Ensuite, parce que ces entreprises n’ont pas les moyens de proposer des enveloppes importantes pour financer des mesures sociales d’accompagnement. Leurs capacités initialement plus limitées le sont encore plus dans un contexte économique qui les pousse vers le licenciement économique.

On se trouve donc dans une situation où, certes le nombre de licenciements économiques collectifs n’a pas explosé grâce au support sans faille de l’Etat, mais reste sur un plateau et dans des conditions parfois moins favorables au retour à l’emploi pour les salariés concernés.
Une nouvelle et inattendue fracture sociale serait-elle en train d’émerger par effet boomerang des dispositifs de soutien, dont les grandes entreprises tirent le meilleur parti ? Si cette hypothèse se confirme, un autre chantier du gouvernement pourrait être de renforcer l’accompagnement par l’Etat de ces salariés de PME et d’ETI qui peuvent de plus, être pour certains moins formés et préparés à la recherche d’emploi que des salariés de grands groupes.

Par Marine Roussannes, Directrice de Practice LHH France


Les avis d'experts sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle

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