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[Avis d'expert] Grandeur et décadence de la Bourse

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Tribune Les soubresauts actuels des Bourses mondiales ont de quoi faire frémir le néophyte que je suis en matière de transactions financières, mais mon absence de compétence ne m'interdit pas de me poser quelques questions auxquelles j'ai du mal à trouver les réponses… Par Rodolphe Krawczyk, expert aux 40 ans d'expérience dans l'industrie spatiale.

[Avis d'expert] Grandeur et décadence de la Bourse
Déboires des marchés financiers liés à l'épidémie de coronavirus.

Cela fait plusieurs années que je m'interroge sur la rationalité des comportements boursiers. En temps normal, on ne peut être que subjugué par l'atmosphère de frénésie qui règne sur les places financières lorsque les "traders" se déchaînent pour faire monter ou baisser le cours des valeurs financières. Et ce qui me choque dans toute cette agitation que je qualifierais de malsaine, c'est que ces traders se comportent de façon :

- irresponsable voire cynique envers des industries dont la valeur boursière peut baisser brutalement, à tort ou à raison, entraînant dans cette chute des vagues de licenciements et des drames familiaux: la Bourse peut rapidement faire et aussi défaire les vies de ceux qui font vivre les industries…
- irrationnelle voire erratique: les événements actuels et le yoyo que connaissent notamment le CAC 40 et le Dow Jones à chaque annonce relative au vaccin contre le Covid-19 en sont une illustration parfaite (chute spectaculaire après l'échec du premier vaccin : les traders sont-ils assez stupides pour s'imaginer qu'on allait mettre au point en quelques semaines ce vaccin tant espéré? apparemment oui…) ; quant aux agences de notation, leurs pronostics parfois fantaisistes sont la plupart du temps soit démentis dès les premiers échanges, soit en retard d'un coup…
- immature voire infantile: les Bourses sont maintenant peuplées d'une foule de Jérôme Kerviel qui, avec ou sans l'aval de leurs directions (eux seuls le savent) jouent à ce jeu fascinant des actions; effectivement, ce jeu doit être grisant pour ceux qui le pratiquent, il l'est nettement moins pour ceux qui en subissent les conséquences.

Ce trio des "3I" (Irresponsabilité, Irrationalité, Immaturité) débouche en cas de crise comme celle du Covid-19 sur une véritable hystérie collective dont on a vu les conséquences au fil des dernières semaines, et qui m'amène à poser cette question: Pourquoi ne suspend-on pas le cours des Bourses dès qu'un événement grave se produit dans le monde ? Que se passerait-il si l'on fermait les Bourses le temps que la situation s'éclaircisse ? L'économie serait-elle réellement plus pénalisée que ce qu'elle l'a été par les dévissages vertigineux qui ont accompagné cette crise sanitaire ?

Lorsqu'avait éclaté le scandale de la Société Générale en 2008, Nicolas Sarkozy, alors président de la République, avait déclaré qu'il faudrait changer le mode de fonctionnement de la Bourse en en confiant les rênes à de vrais professionnels. Avait-il tort ? Nous ne le saurons pas avant longtemps, sa recommandation étant apparemment restée lettre morte.

Les outils de communication et de simulation ayant accompli d'immenses progrès en termes de rapidité, toute nouvelle annonce jugée importante se propage beaucoup plus vite qu'autrefois, ce qui constitue un obstacle à la réflexion et à la prise de recul: on a déjà connu des exemples de minikrach dû à des informations erronées (des "fake news" avant l'heure…). Pourquoi ne suspendrait-on pas immédiatement les cours de la Bourse dès qu'ils montent ou baissent d'un pourcentage à définir (pourquoi pas 2 ou 3 % ? en quoi cette valeur serait-elle jugée faible ?) : cela éviterait peut-être les bulles et leur explosion inattendue (sauf par quelques initiés…).

Si l'on veut créer des richesses, les systèmes communistes, de par leur utopie, ont montré leurs limites : seul le capitalisme répond à ce besoin (justifié ou pas, mais c'est un autre débat) de croissance; le problème est que le capitalisme est devenu en deux à trois décennies une caricature de ce qu'il a pu être. Je reste convaincu que le dérapage a commencé lorsque les entreprises se sont mises à licencier pour faire monter le cours de leurs actions. Le pli a été vite pris… Le système boursier est désormais entré dans le domaine de la technocratie financière qui privilégie le profit à court terme, en s'appuyant sur des outils aussi sophistiqués que déshumanisés: doit-on s'étonner qu'un tel système soit finalement très fragile et prompt à s'écrouler à la moindre crise grave ?

Et, en tant que néophyte, je me pose (depuis longtemps, d'ailleurs) deux autres questions :
- Lorsque des pays sont endettés, j'avais appris que d'autres pays étaient forcément créditeurs (par exemple la Chine par rapport aux USA); or, cette crise va faire exploser l'endettement de la plupart des pays touchés (sinon tous ?) : mais si tous les pays s'endettent, qui seront les créanciers ?
- Que signifie la valeur boursière d'une entreprise si toutes les entreprises voient leur valeur boursière s'effondrer ? Le capital se volatiliserait donc aussi facilement ?

L'humble profane que je suis serait très heureux d'obtenir des réponses en termes simples à ces questions que les traders ne manqueront pas de juger stupides ; mais qu'importe ? comme le dit un proverbe (chinois, c'est de circonstance…) : Celui qui pose une question est bête cinq minutes, celui qui n'en pose pas est bête toute sa vie…

Rodolphe Krawczyk, ingénieur dans l'aérospatial

Les avis d'experts sont publiés sous la seule responsabilité de leurs auteurs et n'engagent pas la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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