[Avis d'expert] Diversification des fournisseurs et transparence : l’équation impossible ?

Pour éviter de trop dépendre d'une zone géographique, il est urgent de diversifier ses approvisionnements. Mais cela expose l'entreprise à de nouveaux risques. Il faut adapter de nouvelles méthodes pour identifier les bons fournisseurs à la fiabilité reconnue. Le président fondateur de Qima, Sébastien Breteau, nous livre ses conseils. 

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[Avis d'expert] Diversification des fournisseurs et transparence : l’équation impossible ?
Sébastien Breteau analyse comment diversifier les sources d'approvisionnement en maîtrisant les risques.

Depuis plusieurs mois, notre société de consommation a pris conscience de manière brutale de sa dépendance vis-à-vis de l’étranger. Nous avons eu plusieurs illustrations criantes du fait qu’une grande partie des biens que nous consommons quotidiennement sont le fruit d’interdépendances entre les maillons de chaînes d’approvisionnement mondialisées. Pénurie de masques chirurgicaux, de semi-conducteurs ou encore blocage du canal de Suez… : nous avons eu matière à réfléchir sur la façon dont sont produits et acheminés nos biens de consommation courante.

Agilité et flexibilité exigées

S’il y a un enseignement qui semble faire consensus auprès des entreprises impliquées dans le commerce international, le voici : il faut désormais rechercher l’agilité et la flexibilité, en diversifiant ses zones d’approvisionnement, pour juguler les risques pays en cas de crise sanitaire, climatique, éthique, ou encore politique.

Dans le cadre d’une enquête menée par QIMA en mars 2021 auprès de 700 entreprises sur leur stratégie de sourcing mondial, deux tiers des répondants déclarent vouloir s’approvisionner dans de nouvelles régions en 2021, pour limiter ces risques. Mais les données historiques montrent que la moitié seulement des plans de diversification ont tendance à se réaliser, comme cela fut le cas en 2020.

Entre vouloir et faire, il y a donc un gouffre.

Certes, l’année 2020 n’a pas été suffisamment calme et sereine pour permettre à toutes ces velléités de diversification de voir le jour. Mais cet écart entre les intentions et la réalité nous révèle autre chose : diversifier ses fournisseurs est complexe, voire décourageant.

Un écueil paralysant

On touche donc ici à un paradoxe délicat en matière de sourcing international : il faudrait diversifier ses zones d’approvisionnement pour diluer le risque pays. Mais partir à la recherche d’autres fournisseurs, dans d’autres pays, comporte également des risques :

  • Plus de fournisseurs, c’est d’abord plus de complexité opérationnelle. Plus de fournisseurs, et a fortiori dans un plus grand nombre de pays, ce sont aussi plus d’interlocuteurs, plus de langues, plus de procédures (transport, douanes, réglementations locales…), plus de documentation, plus de contrôles requis. Il semble peu réaliste de mener cette diversification à iso-ressources.
  • Plus de fournisseurs signifie également plus de risques sur le niveau de qualité que ces nouveaux fournisseurs seront en mesure de délivrer. La qualité répond-elle bien à mes standards, est-elle cohérente avec celle de mes autres fournisseurs, et correspond-elle aux attentes de mes clients ?
  • Plus de fournisseurs, c’est également plus de risques éthiques. A l’heure du devoir de vigilance des multinationales, comment maîtriser le risque de sous-traitance sauvage ? Comment s’assurer que ces nouveaux fournisseurs répondent aux standards éthiques et sociaux requis, en matière de pratiques et conditions de travail (volumes horaires, salaires, avantages sociaux), de travail des enfants, de gestion des déchets, d’hygiène, de sécurité et de santé ? Le 1er baromètre trimestriel 2021 de QIMA a relevé une hausse de + 100% des usines jugées critiques d’un point de vue éthique, entre le 1er et le 2ème semestre 2020 : dans le textile, par exemple, nous avons assisté à un vent de panique avec un changement rapide de fournisseurs, de la Chine vers le Bangladesh ou le Vietnam, alors que ces pays présentent plusieurs années de retard en matière de RSE. Ces changements ont parfois été réalisés sans audit social préalable.

Etre sur le terrain et digitaliser sa supply chain

Alors diversifier ses sources d’approvisionnements pour gérer les risques, est-ce une mauvaise idée ? Sur la base de ce que l’on vient de voir, on serait tenté par le statu quo. Mais ignorer l’urgence de diversifier reviendrait à faire l’autruche, et la sanction économique pour une entreprise serait dramatique.

Pour réussir sa stratégie de diversification, il faut en fait deux ingrédients clés : la présence physique sur le terrain, et la digitalisation. Ces deux concepts ne sont pas antinomiques, au contraire. Digitaliser sa supply chain ne veut pas forcément dire y mettre « moins d’humain ». Cela veut dire y mettre de l’humain « augmenté ».

Il faut aller visiter les usines sur place, dans les pays, avoir des inspecteurs sur le terrain pour qu’ils puissent recueillir des données de visu, constater les problèmes, interpréter des situations parfois complexes et voir si les standards de qualité et d’éthique sont conformes aux attentes. La meilleure intelligence artificielle ne pourra pas remplacer une interaction humaine pour initier une relation de confiance client-fournisseur.

Des ressources humaines efficaces

Et ensuite, digitaliser. Seule une plate-forme digitale et partagée par tous les acteurs (les équipes qualité, les équipes RSE, les inspecteurs, et les usines elles-mêmes) permet le traitement de données de production fiables et en temps réel, sur lesquelles baser des décisions de production cohérentes. En mettant en place une collaboration digitale tout au long de leur chaîne d’approvisionnement, les marques et importateurs de biens de consommation peuvent rendre leurs chaînes d’approvisionnement mondialisées plus agiles, plus transparentes et plus résilientes en cas de crise.

Ainsi seulement, les entreprises pourront surmonter cet écueil paralysant entre la diversification et la gestion des risques.

Parce qu’en matière de sourcing, comme ailleurs, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Alors oui, il FAUT limiter son risque pays, par la diversification de ses fournisseurs. Mais seulement en se dotant de ressources humaines et digitales efficaces, pour ne pas transformer sa stratégie de sortie de crise en fiasco.

Sébastien Breteau est président fondateur de QIMA, qui réalise des contrôles qualité et des audits RSE fournisseurs pour des marques et importateurs de biens de grande consommation.

Les avis d'experts sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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