La fabrique de l'éco

Le blog de Sarah Guillou

Peur de l’intelligence artificielle ? Il faut raison garder et ne pas tout stopper

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Peur de l’intelligence artificielle ? Il faut raison garder et ne pas tout stopper
© Deepak Pal - Flickr CC

L’impact de l’intelligence artificielle sur les sociétés fait l’objet de récits variés, spéculatifs à souhait. Ils sont de source bien humaine, preuve qu’en matière de fabrication de narratif, l’imagination humaine a encore des ressources. Deux peurs dominent : celle de l'usage malveillant et anti-démocratique, celle de la disparition des emplois.

Il est vrai qu’une grande incertitude entoure l’intelligence artificielle, des logiques algorithmiques aux potentiels d’autonomie de l’IA, de son usage et des moyens de contrôler le contenu qu’elle peut générer. L’IA met l’information, mais aussi la désinformation sous stéroïdes. Dotée d’un fort potentiel de duplication de l’intelligence humaine, l’IA apparaît comme une source de super-pouvoir qu’on s’inquiète de voir atterrir entre des mains malveillantes. Tout comme pour la manipulation génétique, les appels à une éthique de l’IA, comme fût la bioéthique face aux progrès de la génétique, se répandent. Même les acteurs du domaine réclament un moratoire de six mois et appellent les Etats à réguler. En effet, une lettre ouverte a été publiée par The future of life institute, signée par des célébrités de la tech et de la recherche, comme Elon Musk, début avril 2023.

Mais que peut-on stopper en six mois ? Comment peut-on réclamer d’arrêter des équipes de chercheurs en concurrence internationale ? Qui peut envisager que des équipes ralentissent volontairement pour mieux céder la place à d’autres dans la domination du secteur ? Comment peut-on imaginer mobiliser le régulateur avec si peu d’éléments ? Alors qu’au même moment un article du Financial Times annonce que les géants de la tech et du Web3 sabrent dans leurs équipes chargées des questions éthiques, on ne peut que conclure que ce texte est frappé d’insincérité. Il serait plutôt utile de réclamer une agence régulatrice internationale de l’IA, mais pour cela, il faudrait que les Américains travaillent avec les Chinois. S’ils partagent une même conscience des dangers de l’IA pour l’espèce humaine, alors une telle collaboration est possible. Mais partagent-ils cette même conscience ?

Démêler la question de l'emploi

Du côté des emplois, après l’automatisation, c’est au tour de l’IA de provoquer un nouveau cycle d’inquiétudes sur le marché du travail. Ici, deux thèses s’affrontent. Ceux qui voient dans l’IA une source de gains de productivité, seule à même de pallier le déclin de la population et la complexité croissante des processus d’innovation et d’invention. Sans cette nouvelle source, la croissance sera vouée à ralentir et nos sociétés à stagner. Et pour que ce progrès technologique ne s’accompagne pas d’inégalités, il faut poursuivre et renforcer les investissements dans l’éducation et la démocratisation de la maîtrise des technologies.

Mais une autre thèse est bien plus morose. A l’instar du rapport que Goldman Sachs vient de publier, l’IA est perçue comme une menace inégalée sur les emplois à laquelle même nos sociétés de loisirs ne sont pas préparées. Pourtant, cette peur est aussi peu crédible que l’idée que l’IA nous sauvera de la stagnation. Les deux sont incertaines, mais en l’état de la compréhension de l’IA et de ce qu’est un emploi, la singularité n’est pas pour demain.

En effet, un emploi est une succession de tâches laborieuses, et parfois n’est productif qu’enchevêtré à la réalisation d’une autre succession de tâches par un autre travailleur. Certes, une partie croissante de ces tâches va être réalisée par l’IA, mais ce qu’on peut dire, c’est que tant qu’un emploi gardera une ultime tâche humaine, aussi minime soit-elle, l’accélération de l’IA à l’exécution des autres tâches de cet emploi ne permettra pas la disparition de l’emploi. Ne disparaîtront dans un premier temps que les emplois pouvant se passer totalement d’une ultime tâche humaine, mais même ceux-là seront inscrits dans une chaîne d’emplois qui nécessitera, à un certain point, une tâche humaine. La productivité humaine va progresser grâce à l’IA, mais ne progressera jamais aussi vite que celle de l’IA et c’est cela qui va ralentir le potentiel de gain de productivité de l’IA. Les emplois vont se modifier, l’IA va investir les emplois, mais la tâche humaine résiduelle ne pourra être réduite à néant. Et les gains de productivité, s’ils sont partagés, permettront la création de richesses et de nouveaux emplois.

Les promesses de l’IA sont à la hauteur de ses dangers. Les gouvernements, plutôt que d’entraver la recherche, doivent démocratiser la connaissance de l’IA et des algorithmes afin d’éviter que se crée une domination technologique à leurs dépens et que se créent de nouvelles sources d’inégalités.

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