La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Un problème n'arrive jamais seul, même (et surtout?) dans les grands projets

Publié le

Un problème n'arrive jamais seul, même (et surtout?) dans les grands projets
© Boeing

Boeing vient encore de faire les frais du développement malheureux de son 737 MAX. Il n'est cependant pas rare que dans l'industrie, la découverte d'un problème mette en évidence d'autres sources de problèmes potentiels: loi de Murphy ou failles du management ?

Le 737 MAX de Boeing aurait-il le mauvais œil ? Après l'affaire du logiciel MCAS qui a conduit à l'interdiction de vol de l'appareil depuis plus d'un an et demi, et pour autoriser l'avion à reprendre du service, la FAA impose maintenant à Boeing, après la modification du MCAS, la mise à jour du logiciel de contrôle de vol, l'adaptation du système d'affichage pour pouvoir générer des alertes, la révision des procédures du personnel navigant, enfin des améliorations dans la configuration du câblage… La complexité de l'architecture électrique et informatique des aéronefs modernes est telle que toute modification d'un équipement a généralement des répercussions sur tout ce qui est en interface avec l'équipement modifié: compte tenu des conséquences dramatiques pour Boeing de cette "affaire" du MCAS, aussi bien en termes financiers que d'image de marque, Boeing ne se serait pas permis de faire la moindre impasse sur la mise à jour complète de la chaîne fonctionnelle du MCAS. Ce qui veut dire que les exigences de la FAA n'ont pas de lien direct avec le MCAS et répondent donc à d'autres soucis…

Ce faisceau de problèmes qu'on découvre souvent après un incident, mais aussi parfois malheureusement après un accident, est en fait relativement fréquent, surtout dans les grands projets complexes du monde de l'aéronautique et du spatial. L'un des exemples les plus flagrants est la perte de la navette américaine Challenger au décollage en 1986 : la dilatation thermique des joints des boosters qui avait causé l'explosion en vol n'était que la partie émergée d'un iceberg qui, après révision complète de tous les dossiers, plans, procédures, avait conduit à l'existence d'environ… 2 000 "anomalies"! Si la majorité d'entre elles étaient bien sûr mineures, certaines auraient pu être graves, voire catastrophiques…

La loi de Murphy existerait-elle ? On serait tenté de le croire, mais en tant qu'ingénieur, j'avoue avoir quelques doutes sur la réalité d'une telle loi, dont il a été démontré qu'elle tient plus du "ressenti" que d'une quelconque loi physique ou statistique…

La réalité bien sûr est que, dans les grands projets, nombreuses sont les impasses et les erreurs commises pour des raisons programmatiques que j'ai à plusieurs reprises dénoncées dans des articles de ce blog (en particulier "La dictature du déterminisme dans les projets complexes" en octobre 2018 et "Les dangers du "nez dans le guidon" dans les grands projets" en février 2019).

D'un côté, on ne peut que se réjouir de voir que la raison finit par prévaloir et que la plupart des sources de problèmes finissent par être supprimées (car malgré tout, les accidents restent rares). D'un autre côté, il est regrettable qu'il faille attendre l'événement déclencheur (un peu comme sur nos routes où il faut des morts pour améliorer la sécurité…) pour effectuer un travail en profondeur qui, s'il avait été mené plus tôt, aurait empêché l'incident ou l'accident (et donc finalement coûté moins cher…).

Il est vrai que le risque zéro n'existe pas et qu'on ne peut pas éliminer toutes ces sources de problèmes potentiels, cela prendrait un temps infini et reviendrait donc infiniment cher (d'où une double peine infiniment douloureuse pour le "top level" management…). Mais tout de même…

Rares sont devenus de nos jours les programmes où l'investigation d'une anomalie révélée par un problème en cours d'opération ne débouche pas sur toute une série d'anomalies aux conséquences plus ou moins graves…

Et cet écheveau d'anomalies dont beaucoup auraient pu être évitées (mais ne le sont plus toujours, compte tenu de nos modes de travail devenus frénétiques…) me fait régulièrement penser à un poème de Victor Hugo intitulé "L'épopée du ver" (La légende des Siècles), où il met en scène le ver de terre en tant qu'aboutissement inéluctable de tout ce qui est humain, ver qui prononce entre autres ces paroles :
Le fil imperceptible et noir que je dévide
Ferait l'aurore veuve et l'immensité vide
S'il allait jusqu'à Dieu

Lugubre ? Oui, mais guère plus que certaines de ces tragédies dont nous tissons le fil, en regrettant, mais après coup, de l'avoir fait…

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte