La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Super-cerveaux ou… cerveaux-commandés?

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Super-cerveaux ou… cerveaux-commandés?
Dans une expérience menée à l'université de Southampton un robot incite l'humain a prendre plus de risques
© Université de Southampton

Les recherches sur les améliorations des possibilités intellectuelles vont bon train, les cyborgs ne sont (presque ?) plus de la science-fiction, mais… le cerveau humain ne va-t-il perdre son libre-arbitre au profit de la toute-puissance de la machine ?

Les lecteurs de ce blog savent combien je déplore l'accélération et l'importance croissante de la machinisation et de la déshumanisation de notre monde, problèmes que j'avais abordés dans plusieurs billets de ce blog, notamment "Intelligence Artificielle et Numérisation: à quand notre perte d'identité?", "La numérisation de la structure mentale: un nouveau paradigme?" et surtout "Le cerveau humain sur puce: nouveau Graal et naufrage intellectuel".

Quelques articles publiés en 2020 m'ont interpelé (et donné froid dans le dos...) :

- En août, l'Air Force Research Laboratory (AFRL) annonce son projet iNeuraLS (Individualized Neural Learning System), une nouvelle plateforme d'apprentissage "augmenté" destinée à favoriser, chez les aviateurs, l'acquisition rapide de connaissances et de capacités, par modulation des états cognitifs en boucle fermée (?!). Concrètement: le service "Human Performance" de l'AFRL utilise les neurotechnologies pour améliorer les facultés cognitives des aviateurs, et la plateforme permet de mettre en interface directe le cerveau et la machine (par électroencéphalographie et magnétoencéphalographie). On débouche sur des techniques qui vont de la neuromodulation et de la stimulation cérébrale (dites non invasives…) jusqu'à l'emploi de la réalité augmentée. Parmi les partenaires de l'AFRL, on trouve Microsoft… Je rappelle que l'US Army travaille sur les matériaux neuromorphiques destinés à améliorer les performances des combattants (thème évoqué dans mon billet d'août 2020).

- En septembre, des chercheurs (MIT, IBM et l'Université Columbia, NY) déclarent travailler sur un modèle d'apprentissage automatique permettant à un ordinateur de raisonner comme un humain dans des actions quotidiennes, grâce à un modèle hybride basé sur le langage et la vision qui compare des jeux de scènes dynamiques enregistrées en vidéo pour en déduire les concepts qui les lient… Le modèle s'est avéré plus efficace que les humains pour choisir la vidéo complétant au mieux un jeu de scènes et identifier la moins pertinente (exemple: le modèle a choisi, pour compléter les vidéos d'un chien aboyant et d'un homme hurlant à côté de son chien, celle d'un bébé en pleurs…). L'abstraction du raisonnement humain semble désormais à portée des possibilités de la machine… Je rappelle que le MIT développe déjà un cerveau humain sur puce à base de memristors (thème lui aussi évoqué dans mon billet d'août 2020).

- Enfin, en décembre l'Université de Southampton démontre que les robots peuvent encourager les humains à prendre plus de risques, à partir d'une expérience ludique de gonflage virtuel de ballons menée sur 180 étudiants. Quand un étudiant gonflait un peu plus un ballon, il recevait un penny, le ballon pouvant exploser par "surgonflage" à tout moment, faisant perdre tout l'argent gagné par l'étudiant. Il s'est avéré que le groupe encouragé par le robot gonflait beaucoup plus souvent les ballons, et donc prenait plus de risques mais gagnait aussi plus d'argent… Les chercheurs envisagent déjà des assistants digitaux et des "avatars sur écran" bourrés d'Intelligence Artificielle (IA)… tout en avouant que des robots poussant les humains à prendre plus de risques pourraient être un sujet d'inquiétude (ah bon?!).

 

Et bien sûr, n'oublions pas l'incontournable Elon Musk :

- En 2017, après avoir confié ses craintes de voir un jour l'humain dominé par l'IA, il envisageait des implants cérébraux améliorant nos capacités cognitives pour ne pas se laisser distancer par l'IA…

- Mais en 2020, sa start-up Neuralink développe un implant cérébral (expérimenté sur la truie Gertrude…) relié à des ordinateurs, pour traiter les maladies neurologiques et plus tard redonner la parole et la mobilité aux personnes paralysées… Petite ombre à ce tableau d'une rare empathie: ces implants seraient à terme si performants que, réservés aux nantis, seuls ceux-ci pourraient débourser des milliers de dollars pour doter leur cerveau d'une "surpuissance" informatique…

 

Enfin, plusieurs pays travaillent sur l'amélioration "bionique" de leurs armées par des puces implantables dans le cerveau :

- Les USA travaillent depuis 2016 sur une puce compensant les déficits de vue ou d'audition des soldats en collectant des données directement depuis leur cerveau.

- De nombreux pays (dont la France) ont lancé des programmes de puces visant à augmenter la résistance à la douleur des soldats (les recherches se limitent à ce domaine, officiellement du moins). Je recommande à ce sujet le très beau (et très angoissant) film d'Arian Lyne "L'échelle de Jacob" (1990)…

Ces puces étant minuscules (inférieures au centimètre cube), combien de ces puces, au fil des ans, nos chercheurs seront-ils tentés d'implanter dans nos boîtes crâniennes, toujours pour des causes a priori louables? Tout aussi louables que celle du Docteur Frankenstein… Que restera-t-il de notre matière grise quand on aura remplacé tous nos neurones par des implants raisonnant à notre place?... Il serait peut-être opportun de ne pas oublier ce proverbe anglais: "Un cerveau vide est la boutique du diable"…

 

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