La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Starship, ou les délires d'Elon…

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Starship, ou les délires d'Elon…
© SpaceX

La création d'une colonie humaine sur Mars reste le rêve d'Elon Musk : ce n'est pas en accélérant au-delà du raisonnable le développement du vaisseau Starship de SpaceX, l'un des lanceurs destiné à cette mission, qu'il atteindra son but aussi vite qu'il le souhaite…

Elon Musk, le très charismatique (et non moins controversé) créateur de SpaceX (entre autres), tenait fin septembre un discours au site d'essai du lanceur Starship, en cours de développement, un véritable monstre dont l'aspect n'est pas sans rappeler la célèbre fusée d'Hergé et destiné à déposer des hommes sur Mars à une échéance calendaire qui, en fait, ne cesse de reculer car, selon le célèbre adage, "les faits sont têtus", et, en corollaire, les progrès technologiques ne se décrètent pas…

Voici quelques extraits (traduits) révélateurs de ce discours, qui, sans enlever les qualités de ce visionnaire qui a révolutionné en moins d'une décennie le monde du spatial et ses approches classiques devenues ringardes face à une démarche qu'on peut qualifier de risque-tout, peuvent laisser penser qu'il se laisse emporter par un enthousiasme où l'ego le dispute au réalisme…

Le premier Starship doit être mis en orbite d'ici 6 mois, un calendrier "osé" qu'Elon Musk reconnaît nécessiter des améliorations "exponentielles" dans les processus de conception et de production : des progrès exponentiels en 6 mois ? rien que ça ? Il est vrai que le prototype Mk1 fait l'objet de photos largement diffusées : il doit faire un vol de démonstration suborbital d'ici 2 mois ; il est vrai aussi que ce Mk1 a été assemblé en moins de 6 mois, alors pourquoi pas un vol basse altitude avant 2020 ? Mais passer ensuite en 4 mois au vol orbital est une véritable gageure, d'autant plus que le premier étage du lanceur complet (nommé Super Heavy) n'a pas encore été construit…. L'échec récent du système d'éjection de la capsule Crew Dragon (qui a en plus conduit à la destruction de la capsule, et tout cela pour un composant défectueux) est là pour rappeler que le diable est dans le détail.

Elon Musk cite son mantra "Si un planning est long, c'est qu'il n'est pas bon ; s'il est serré, c'est qu'il est vrai", et considère que la tendance est de compliquer les choses. On se croirait revenu au temps du "better, faster, cheaper", qui avait, si l'on peut dire, fait ses preuves (plus précisément les preuves de ses limites…).

Il va plus loin : dans ses réunions techniques avec les équipes de SpaceX, il recommande le "undesigning", c'est-à-dire détruire ce qui a été conçu, en gros : repartir de zéro en permanence… OK, Elon, mais à quel moment alors peut-on concevoir "pour de bon" ? sinon, adieu le planning ! Contradiction qui laisse planer un doute sur la cohérence du management des équipes de SpaceX…

Elon Musk peut compter sur le soutien de Jim Bridenstine, administrateur de la Nasa tout aussi obsédé par le planning, en particulier celui de du retour des Américains sur la Lune avant les Russes et les Chinois (cf l'article paru en août dernier dans ce blog "Les fusibles, victimes expiatoires des grands projets…"), et qui a déclaré "It's time to deliver", ce qui, traduit mot à mot, veut dire "Il est temps de livrer", mais la concision du langage anglo-saxon cache un euphémisme… Il faut comprendre "Assez d'études, d'essais, de réunions, bref de tergiversations, maintenant il faut vous grouiller et réaliser au plus vite ce qu'on vous a demandé"…. Il suffisait de le dire…

Difficulté supplémentaire: on parle à terme de vols habités, des vies humaines seront en jeu…. Or, SpaceX devra développer pour ces missions vers d'autres mondes des systèmes de support vie (oxygène, stockage et traitement des déchets humains, génération d'eau potable, horticulture embarquée), mettre au point des dispositifs de protection contre les radiations, appendre à traiter les troubles psychologiques engendrés par une promiscuité de longue durée en environnement confiné… Quand bien même le premier Starship volerait en 2020, sa technologie pourrait être dépassée lorsque les obstacles précédents auront été levés…

Dans un article paru en mai dernier dans ce blog "Rêves ou délires ? Attention au choc contre le mur des réalités", j'avais ironisé sur la "vision" de Jeff Bezos et son projet de colonisation de l'univers où des milliards d'humains voyageraient dans des aéronefs gigantesques; Jeff semble s'être calmé depuis, mais Elon reprend le flambeau (plus exactement, il brandit à nouveau son flambeau martien qu'il n'a jamais vraiment éteint…). Problème supplémentaire : ces visionnaires sont aussi des businessmen gérant en parallèle des industries qui sont loin d'être des PME (Amazon pour le premier, Tesla entre autres pour le second) ; et comme chacun sait, "qui trop embrasse mal étreint", même quand on a le génie entrepreneurial d'un Bezos ou d'un Musk. Dans le cas de Starship, cette "mauvaise étreinte" se manifeste par un dérapage de raisonnement calendaire arc-bouté sur un planning devenu irréaliste, ce qui pourrait un jour coûter d'autant plus cher à SpaceX que les impasses, souvent révélées tardivement, entraîneraient des pertes humaines…

De (trop) grandes enjambées dans les programmes spatiaux peuvent conduire à des faux pas, et la chute est d'autant plus douloureuse…

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