La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Sigles et anglicisation: les maux des modes…

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Sigles et anglicisation: les maux des modes…
© KRAWCZYK Rodolphe

Notre monde moderne a développé un langage qui se veut précis parce qu'il utilise à foison sigles et concepts de terminologie anglo-saxonne: rien de tel pour noyer le poisson… mais quand le poisson essaie de comprendre, il se rend vite compte qu'on n'en finit pas de réinventer la poudre…

Sur l'un des derniers grands projets ESA où j'avais travaillé, j'avais dénombré plus de 1400 sigles: il est évident que les sigles sont utiles pour limiter la taille des documents, qui, dans les grands projets, prennent des tournures encyclopédiques, le "reporting" étant devenue une obsession que j'avais évoquée dans un article de ce blog paru en janvier 2019 (Le "reporting" dans les grands projets: "To write or not to write, that is the question"). Sur ce projet, le responsable technique m'avait un jour déclaré que le document qu'il avait le plus consulté pendant tout le développement était la liste des sigles… Tout récemment, Elon Musk avait interdit à ses employés d'utiliser plus que quelques dizaines de sigles connus du monde de l'ingénierie, pour éviter aux nouveaux employés (et beaucoup sont nouveaux, le "turnover" faisant partie de l'ADN de SpaceX) d'être perdus dans les réunions et les échanges par courriels (il avait pris l'exemple du VTS, Vertical Test Stand, qu'il avait imposé d'appeler "tripod"…).

Qui d'entre nous n'a jamais participé à une présentation ou une conférence où l'animateur utilise des sigles qu'il suppose, à tort, connu de son auditoire? Il suffit de se placer au fond de la salle pour constater les fréquents chuchotements entre voisins s'interrogeant mutuellement sur le sens d'un sigle qui vient de tomber, mouvements suivis de hochements négatifs de la tête et, parfois, pour les plus audacieux, par un doigt levé censé autoriser la demande d'information sur le sigle en question…

Le problème est que d'éminents esprits, jugeant que nous n'avons pas encore assez de sigles, ont décidé d'en créer de nouveaux: je viens de découvrir ces derniers mois le MBSE, équivalent anglo-saxon de l'IDM (Ingénierie Dirigée par les Modèles). Le fabricant du nouveau petit lanceur américain OmegA se vante d'avoir appliqué le MBSE à la conception d'un second étage intégré, et d'avoir digitalisé le lanceur en entier. Soit. Le MBSE, qui semble se généraliser à tous les grands projets désormais, consiste à créer un cadre de travail débouchant sur une modélisation poussée permettant de définir, analyser et valider les concepts avant de les matérialiser, au moyens de vues 3D réalistes du produit final et d'analyses qui simulent les interactions entre les composants du produit. Le MBSE n'est rien d'autre qu'un mélange entre Ingénierie Concourante et Conception Assistée par Ordinateur, approches connues depuis plus de 20 ans, et simplement rendu plus efficace par les progrès informatiques… Mais regrouper l'ensemble des deux sous un seul sigle anglo-saxon confère à l'ingénierie de nouvelles lettres de noblesse. Et maintenant, gare à celui qui ne connaît pas le MBSE!...

Et puisqu'on en est à l'anglicisation du vocabulaire de l'ingénierie, dérive que j'avais attaquée dans un article paru en mai 2018 dans la rubrique Avis d'expert (La tournée des popotes… éloge de la tradition), intéressons-nous donc au "scrum", l'un des termes favoris des prophètes de la numérisation… Le "scrum", c'est la mêlée au rugby… Il s'agit à l'origine d'un outil destiné aux développeurs de logiciels pour qu'ils fournissent leur produit à temps et dans le budget alloué. Et là, tenez-vous bien, car l'outil est vraiment génial: il consiste à simplifier les structures d'équipes, rationaliser les chaînes de communication, travailler de façon intégrée en impliquant le client de façon à mieux appréhender ses besoins, et faire en sorte que les processus passent au second plan devant la tenue de l'objectif principal (en même temps, on "casse les silos", évidemment). Cela fait plaisir de voir que l'on redécouvre ce qui n'est rien d'autre que du bon sens… mais quand on l'appelle "scrum", ça donne plus de "punch", n'est-ce pas? Et l'on a même créé un nouveau poste: celui de "scrum master", le maître de mêlée! Soit dit en passant, souhaitons que les échanges et interactions des personnels travaillant en mode "scrum" soient plus policés que les mêlées de nos sportifs du ballon ovale… Le risque est que l'obsession du processus reprenne malgré tout le dessus, certaines sociétés ayant décidé de "structurer" le "scrum" au travers de sessions Obeya (abordées à plusieurs reprises dans ce blog)… On devine la suite.

Je ne peux m'empêcher de conclure sur un dernier exemple vécu avec une norme de gestion de projet imposée par l'ESA dans presque tous les projets spatiaux: elle concerne l'ILS (Integrated Logistic Support) dont le titre laisse supposer qu'il s'agit de directives relatives au support logistique que le fournisseur est censé fournir à l'ESA une fois le satellite livré… C'est en tout cas ce que tous mes collègues et moi-même ont longtemps cru (il faut reconnaître que les normes spatiales sont tellement nombreuses que nous ne pouvons toutes les analyser dans les moindres détails), jusqu’au jour où j'ai décidé de lire cette fameuse norme, laquelle s'est révélée être une accumulation de considérations générales et quasi-philosophiques sur l'ingénierie, les plans de développement, l'établissement des bilans de performances, le tout dans un jargon qui tient plus du pipotron que de la technique… Le plus drôle est que l'ESA exige encore que cette norme, l'une des seules normes qui n'ait jamais été remise à jour depuis sa parution en 1989, soit appliquée dans les projets spatiaux, mais l'exigence est assortie d'une petite note qui dit en substance que cette norme n'est en fait plus applicable car… obsolète! Comme quoi les sigles, mêmes associés à des concepts creux, ont la vie dure, mais ne sont peut-être pas éternels…

Certains prétendent que les mots ont une âme: au vu de ce qui précède, il est permis d'en douter…

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