La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Risque-tout ou risque-trop ?

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Risque-tout ou risque-trop ?
Spaceship 2 en vol a connu une trajectoire légèrement déviée.
© Virgin Galactic

On ne peut rien concevoir de grand sans prendre un minimum de risques. Mais là encore, point trop n’en faut, et certaines prises de risques récentes ne sont pas à mettre au crédit de leurs auteurs.

Deux événements récents ont eu droit à leur tapage médiatique bien orchestré :

- le 3 mars 2021 : succès quasi-complet (après une série d’échecs) du tir de Starship (vol n°10), l’énorme lanceur de SpaceX, étape indispensable pour le futur envoi d’humains sur la Lune et sur Mars.

- le 11 juillet 2021 : les six passagers de l’équipe de Virgin goûtent quelques minutes aux joies de l’apesanteur dans le SpaceShip Two de Virgin, posant les bases du futur tourisme spatial.

Une caractéristique commune à ces événements : leurs promoteurs (respectivement Elon Musk et Richard Branson) mettent depuis plusieurs années les bouchées doubles, voire même triples ou quadruples, pour arriver à leurs fins (et être les premiers dans leur domaine respectif). C’est louable, mais jusqu’à une certaine limite : pour chacun, deux informations intéressantes, toutes deux venant de la FAA (Federal Aviation Administration), n’ont fait l’objet d’aucun buzz mais valent d’être mentionnées.

Commençons par l’aussi charismatique que tyrannique Elon Musk. Il s’avère que lors du tir du Starship 8 en décembre 2020 (dont le vol avait réussi, mais qui avait explosé lors de son retour au sol), SpaceX avait tout bonnement ignoré les avertissements de dernière minute de la FAA, qui avait déclaré que ce vol violerait l’autorisation officielle de lancement. Raison invoquée : SpaceX avait utilisé des méthodes analytiques développées « à la hâte » pour pouvoir tirer dans la fenêtre allouée (eh oui, toujours le planning !...), ce qui était jugé incompatible avec la culture de la sécurité de la FAA. Je passe rapidement sur les péripéties pré-lancement : un premier tir avec autorisation de la FAA avait été annulé le 8 décembre suite à un problème de moteur, et le 9 décembre, après un bras de fer entre la FAA et SpaceX, le tir était effectué malgré l’avis négatif de la FAA, dont les analyses montraient que si la fusée explosait, l’onde de choc serait telle que, compte tenu des conditions météorologiques du jour, les habitations à proximité du site de lancement pourraient être endommagées. SpaceX s’était dépêché de fournir des données « sécurisantes », mais 15 minutes avant le tir, la FAA ne les avait toujours pas jugées suffisantes. Et Starship 8 décolla…

SpaceX s’est engagé depuis à respecter les mises en garde de la FAA et à revoir ses procédures de sécurité, et daigne même accepter la présence d’un inspecteur de la FAA à chaque tir de Starship. Quatre autres tirs ont eu lieu depuis, autorisés par la FAA. Il n’empêche : violer les avertissements de la FAA en risquant des vies humaines a quelque chose de pour le moins… cavalier. Et si un accident avait eu lieu avec les conséquences redoutées de la FAA, l’avenir de SpaceX aurait été sérieusement compromis. Musk a joué gros, une fois de plus.

 

 

Passons maintenant à l’entrepreneur tous azimuts Richard Branson. La FAA vient de décider d’interdire les vols spatiaux de Spaceship tant que la cause de la déviation de trajectoire qu’a subie le Starship Two n’aura pas été trouvée. Il est vrai que la FAA doit éprouver le besoin de « se racheter » depuis qu’elle a fait preuve de désinvolture en déléguant certaines vérifications à Boeing sur le 737 MAX (avec les conséquences que l’on sait) et d’apathie en n’empêchant finalement pas le vol de Starship 8… Virgin Galactic s’est déclaré prêt à coopérer totalement avec la FAA sur cet incident. Lequel n’est a priori pas si grave, sauf que… cette déviation était de nature à mettre en danger la mission : le vaisseau n’aurait pas disposé d’assez d’énergie pour revenir en planant vers la piste d’atterrissage ; elle aurait donc dû être interrompue dès que sur le tableau de bord du vaisseau étaient apparues une lumière jaune, puis une rouge. L’équipe a décidé (ou Branson a demandé au pilote ? on ne le sait pas encore) de maintenir la mission en corrigeant manuellement la trajectoire, et en volant à Mach 3 avec une lumière rouge !

Tout s’est finalement bien passé, mais Branson aussi a joué gros. Il est vrai qu’il faisait la course contre l’un des autres entrepreneurs du siècle, le (trop ?) fameux Jeff Bezos (je n’avais pu résister à les brocarder dans un billet de ce blog paru en août dernier « Branson contre Bezos : match (très) nul ? »). A l’annonce de cette nouvelle, les actions de Virgin Galactic ont malgré tout pris un petit coup (mérité) dans l’aile. Et nul ne sait si le prochain vol d’essai, avec des membres des forces aériennes italiennes (volontaires, espérons-le), aura lieu comme prévu en septembre ou octobre de cette année.

Dans de nombreux domaines, y compris malheureusement le spatial, la démesure semble avoir pris le pas sur la raison, et même les vies humaines ne comptent plus pour grand-chose devant les egos de businessmen aussi brillants qu’inconscients, voire dangereux. Et qui oublient que la Roche Tarpéienne n’est jamais loin du Capitole, bâti sur une gloire éphémère et au prix de risques inconsidérés.

Horace, poète latin, avait dit « Il faut de la mesure en toutes choses ». Mais c’était il y a plus de 20 siècles…

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