La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Rigueur, Rigorisme, Régression: les 3 R de la gestion moderne

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Rigueur, Rigorisme, Régression: les 3 R de la gestion moderne
© Rodolphe Krawczyk

Les grands groupes industriels doivent faire preuve de rigueur dans la gestion de leurs programmes; mais jusqu'où va cette rigueur?


La rigueur, c'est l'application des règles avec discernement: l'exception est permise.

Le rigorisme, c'est l'application des règles sans discernement: aucune exception n'est permise.

La régression est  la forme ultime du rigorisme: on va jusqu'au bout des processus, sans dérogation, même si ce jusqu'au-boutisme conduit à une perte financière…
Je citerai deux anecdotes vécues récemment dans une grand groupe industriel, elles illustrent parfaitement cette dérive.

La première concerne un remboursement de frais de mission: la personne en déplacement avait déclaré dans sa note de frais qu'il n'avait pu obtenir de justificatif au péage de l'autoroute, la machine étant probablement à court de papier; le montant était de 3€: il lui a été demandé de fournir une copie de son relevé de compte attestant ce paiement de 3€… Ayant fait remarquer à la gestionnaire que la dépense relative au temps passé par elle et lui devait être supérieur d'un ordre de grandeur au montant du péage, elle lui a répondu qu'elle était obligée d'appliquer les procédures (ce qui est vrai)… Dans ce cas, on se situe entre rigorisme et régression…

La seconde concerne une mission à une conférence internationale pour laquelle le processus est d'établir d'abord une demande de participation à la conférence, puis la demande de déplacement correspondante: celle-ci, suite à une erreur, a été validée avant la demande de participation, ce qui en fait permettait de bénéficier de tarifs d'hôtels préférentiels sur le site de la conférence; les instances décidant des participations ont bloqué la demande de déplacement jusqu'à ce que la demande de déplacement soit signée, au risque ne plus trouver de vols disponibles puisqu'il s'agit d'une conférence très courue; cet incident s'étant déroulé pendant les congés d'été, la demande de déplacement n'a pu être validée qu'un mois plus tard… Il y avait encore heureusement des places disponibles sur les vols, mais l'hôtel a appliqué la tarification "normale", entraînant un surcoût de près de 200€ pour la mission… Dans ce cas, on est en pleine régression…

 

Quelles leçons en tirer? Il semble que les procédures, qui sont la mise en œuvre des processus, prennent de plus en plus souvent le pas sur le bon sens, voire sur la raison… Il est pourtant prouvé que plus les gens sont soumis aux processus, moins ils sont productifs… Mais… les processus ont quelque chose de confortable: ils protègent ceux qui les appliquent, et ce à tous les niveaux de la hiérarchie: ils créent ce cadre où l'on peut évoluer avec une certaine confiance, les processus étant là pour que les rouages industriels tournent de façon harmonieuse et optimale…

?
Tout va bien tant que tous les industriels suivent ce schéma. Sauf que, de temps en en temps, un trublion vient semer le trouble dans ce petit monde. C'est ce qui s'est passé avec Space X et son charismatique fondateur Elon Musk dont on peut dire sans exagération qu'il a révolutionné le monde des lanceurs spatiaux, en mettant en œuvre des méthodes de travail qui feraient pâlir d'angoisse les hiérarchies des industries européennes (surtout françaises) (1). En bref, Space X a sabré dans les processus…

Bien sûr, l'Europe a décidé de contrattaquer avec la création d'ASL destinée à concurrencer Space X, en remettant (presque) complètement en cause les fondements d'Arianespace… décision courageuse, mais les procédures appliquées dans les négociations (nécessaires compte tenu des organisations spatiales en Europe, et de façon plus générale du droit du travail) ont conduit à plusieurs mois de retard: on a voulu créer du "léger" avec comme toujours des méthodes "lourdes"… et les déclarations d'Alain Charmeau, président d'ASL, sur les conditions indispensables à la compétitivité d'ASL face à Space X ont de quoi inquiéter…

 

Il est clair que les grands groupes industriels devront tôt ou tard remettre en cause leurs méthodes de travail et réduire le poids des processus s'ils veulent rester (ou redevenir) compétitifs. Mais alléger les processus, c'est accepter de prendre des risques: et c'est bien là que le bât blesse, l'acceptation du risque étant bien plus ancrée dans la culture américaine que dans la culture européenne, et encore moins dans la culture cartésienne française qui conduit à refuser l'échec.

Certes, les problèmes rencontrés actuellement par Elon Musk avec Tesla montrent que l'allègement "débridé" dans les méthodes industrielles a ses limites, et les procès en vue (ajournés pour le moment) pourraient bien sonner le glas de l'empire d'Elon Musk: ce serait dommage d'en tirer prétexte à la justification de la lourdeur des processus, mais gageons que les ennemis (nombreux…) du père de Space X se réjouissent à l'avance de l'arrivée de ces procès… durs?

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(1) Il suffit de rappeler cette déclaration d'Elon Musk à propos du mode de fonctionnement de Space X: "Space X a un rapport signal sur bruit élevé, où le signal est l'ingénierie et le bruit le management"…
 

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