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La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Rêves ou délires ? Attention au choc contre le mur des réalités

Publié le

Rêves ou délires ? Attention au choc contre le mur des réalités
© DR

Après l'homme sur Mars "pour bientôt", nous avons droit maintenant à la colonisation de l'univers où des milliards d'humains voyageront dans des aéronefs gigantesques… Réalistes s'abstenir !

Dans un article précédent paru en février dernier ("Les pièges de la simulation"), j'avais évoqué les conséquences des outils de simulation de plus en plus sophistiqués dont disposent les ingénieurs travaillant sur les grands projets complexes : le rêve finit par l'emporter sur la réalité.

J'y avais en particulier mentionné l'abandon du projet d'exploitation minière d'astéroïdes de Deep Space, mais d'autres projets du même type existent toujours (portés notamment par le Luxembourg): si l'on peut saluer l'imagination et la motivation des équipes à l'origine de tels projets (car il ne faut pas oublier non plus que ce sont bien elles qui font avancer la technique), il reste tout de même l'écueil du temps, ce temps dont nous avons perdu la notion (j'en avais expliqué les raisons, telles que je les voyais, dans une Tribune de l'Usine Nouvelle parue en 2017 "La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises").

Pour remettre les choses à leur échelle, je précise que la sonde HP3  de l'atterrisseur américain Insight Mars Lander (déposé sur Mars en novembre 2017), destinée à forer la surface martienne jusqu'à 5 mètres de profondeur pour mesurer les flux thermiques s'échappant de l'intérieur de la planète, est toujours coincée à 30 centimètres de la surface, les techniciens de la NASA et du DLR travaillant sans relâche à la libérer, sans connaître véritablement les raisons du blocage (probablement lié à un frottement plus faible que prévu du régolithe, entraînant un rebond de la sonde à chaque nouveau martèlement, mais ce n'est qu'une hypothèse parmi d'autres). Quand on en est là, on peut s'interroger sur la viabilité du forage à grande échelle d'astéroïdes, sans parler de la rentabilité commerciale à moyen terme de tels projets : il n'est pas exclu qu'ils aient lieu un jour (et il faut le souhaiter), mais ce jour-là est beaucoup moins proche que ce qui est annoncé à grand renfort de médiatisation…

Après la vision d'Elon Musk sur la colonisation de Mars par l'homme à "brève échéance" (alors que le problème de la résistance du corps humain aux radiations qu'il faudra traverser n'est toujours pas résolu sans recourir à un blindage rédhibitoire des transporteurs spatiaux, ni celui de l'accident "bête" comme une fracture de jambe sur Mars, ni celui des risques psycho-sociaux induits par la promiscuité due au confinement…), Jeff Bezos, pourtant relativement discret jusqu'à maintenant, surtout en comparaison de son compatriote (et rival) promoteur de SpaceX, nous dévoile "sa" vision du futur spatial pour l'homme, une vision à côté de laquelle celle de Musk fait pâle figure… Il ne s'agit pas moins que d'envoyer des centaines de milliards (oui, jusqu'à 1000 milliards…) d'astronautes dans d'immenses vaisseaux spatiaux du type de celui qu'on voit à la fin du film Interstellar, et dont l'idée remonte en fait à plus de 40 ans (comme quoi on arrive encore à faire du neuf avec du vieux….): ce sont les cylindres d'O'Neill, où la gravité terrestre est reconstituée par autorotation des cylindres contenant des reproductions d'éléments semblables à ceux de la vie sur Terre (campagnes, forêts, rivières, et même des parcs naturels..: il serait aussi agréable d'y vivre que sur Hawaï, sans les séismes, dixit Bezos…).

Notons tout de même que les heureux passagers devront avoir une foi inébranlable dans la fiabilité de tels systèmes dont le pilotage et le contrôle feront appel à des logiciels dont on a peine à envisager la complexité (Notre Père qui êtes aux cieux… délivrez-nous des bugs…) et que rien n'est dit ne serait-ce que sur la quantité de matières premières dont il faudra disposer pour construire de tels engins, la Terre risquant de ne pas suffire (mais j'oubliais: on aura les astéroïdes…)… Quand on sait que toute la production énergétique mondiale ne pourrait pourvoir aux besoins de la blockchain si celle-ci était généralisée à la planète et que la gestion de données dont le nombre croît chaque jour à une vitesse vertigineuse nécessite le recours à des clouds dont les centres sont délocalisés dans les pays froids pour réduire la surchauffe des moyens de stockage et de traitement, l'"idée" de Bezos a de quoi inquiéter (ou au moins laisser sceptique)… En tant qu'ingénieur du spatial, je souffre de ne pas voir présenté ce qu'on appelle un "bilan système" ou bilan "end-to-end": l'escamotage de ce genre de bilan a permis l'émergence de concepts pseudo-écologiques (on sait maintenant ce qu'il en coûte de "se débarrasser" de la batterie de la Toyota Prius, l'une des premières voitures hybrides, ainsi que des ampoules à basse consommation).

Bezos a néanmoins le bon goût de ne pas donner de date à ce projet idyllique: dans la mesure où il évoque des centaines de milliards d'astronautes, on peut penser que ce n'est pas pour demain, ni même après-demain… sauf si les gourous californiens de l'immortalité réussissent sous peu à "tuer la mort", comme ils s'y acharnent depuis plusieurs années…

Une fois de plus, ne rejetons pas ces visionnaires, malgré leur côté "marchand de rêve", car ils font avancer la technique souvent à grandes enjambées grâce à leur culture du risque (à ce stade, ce n'est même plus une culture, mais une passion), et… à leur porte-monnaie!. Mais tâchons de ne pas leur donner plus de crédit que ce qu'il n'en faut pour continuer à rêver sans délirer, afin d'éviter que le mur des réalités ne se transforme en mur des lamentations…

Et quand bien même cette vision se matérialiserait plus vite que ce que j'imagine, prions pour que d'ici là, les techniciens de la NASA et du DLR aient réussi à extraire leur mèche de forage de la surface martienne….

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