La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Rendez-vous avec la Lune : encore un peu de patience

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Rendez-vous avec la Lune : encore un peu de patience
Image du rover américain Perseverance, qui s'est posé le 18 février sur Mars (eh non, pas sur la Lune !).
© B. Ingalls / Nasa

Le retour d’humains sur notre satellite naturel n’en finit pas de faire la une de magazines et d’émissions. Au-delà du buzz, la réalité rejoint peu à peu la fiction.

J’ai déjà évoqué à plusieurs reprises dans ce blog les péripéties du retour à la Lune pour cette décennie : valse de directeurs des vols habités, retards à répétition, réorientations techniques (les trois étant bien sûr liés). Depuis le début de l’année, la tension semble être montée d’un cran.

En avril dernier, l’inspecteur général de la Nasa déclarait qu’en dépit des progrès « significatifs » sur le programme Artemis destiné à renvoyer des humains sur la Lune, il est probable que l’objectif de 2024 glisse, pour diverses raisons.

  • Le processus d’intégration, pour la première fois au Kennedy Space Center, du Space Launch System (le nouveau lanceur gigantesque de la Nasa), du vaisseau spatial Orion et des systèmes d’exploration, tous en cours de développement, est complexe et long (il faut comprendre plus complexe et plus long que prévu).
  • Deux modules principaux d’Artemis, le PPE (alimentation électrique et propulsion) et le Halo (logement des astronautes et logistique), affichent des retards et des dépassements de coûts. En novembre 2020, les problèmes techniques du PPE n’étaient toujours pas résolus et en mars 2021, ceux du Halo conduisaient à un risque de dérive de douze mois. En janvier 2021, le programme ne présentait plus aucune marge de planning pour un tir trois ans plus tard. L’idée de lancer simultanément le PPE et le Halo pour gagner du temps et de l’argent ne fonctionne finalement pas aussi bien que prévu.
  • Enfin, le HLS (système d’alunissage pour les astronautes) rencontre lui aussi des problèmes « potentiels ».

Et même si Bill Nelson, le nouvel administrateur de la Nasa, affirmait en avril son engagement technique pour un retour humain sur la Lune en 2024, il admettait néanmoins la « sobering reality that space is hard » (ce qui se passe de traduction ; eh oui, même Elon Musk l’avait reconnu après ses premiers déboires sur ses lanceurs !), tout en ajoutant qu’il n’était pas autorisé à donner de détails sur la date butoir car il n’avait pas encore été assermenté (ce qui s’est fait début mai). On n’est jamais trop prudent. Et à un tel poste, mieux vaut ne pas promettre la Lune…

Nouveau coup de théâtre début mai, après l’attribution par la Nasa au désormais incontournable SpaceX d’un contrat de près de 3 milliards de dollars pour la dépose d’humains sur la Lune.

Les deux autres concurrents, Blue Origin (dont on connaît la sympathie du PDG Jeff Bezos pour son rival Elon Musk, déjà relatée dans ce blog) et Dynetics, ont déposé une plainte auprès du GAO (l’équivalent américain de notre Cour des comptes), accusant la Nasa de distorsion de compétition et de sous-estimation de risques de la fusée Starship (il est vrai qu’elle a explosé quatre fois à l’arrivée au cours des cinq derniers essais).

L’offre de SpaceX était inférieure de « plusieurs milliards de dollars » à celle de ses concurrents, ce qui peut s’expliquer :

  • en partie par la modification des conditions de financement du programme par le Congrès, que la Nasa aurait dévoilées uniquement à SpaceX au cours d’une réunion tenue le 2 avril (ce que dément la Nasa, qui affirme que cette réunion était centrée sur la négociation du contrat après le choix de SpaceX) ;
  • en partie par l’absence de module de remontée séparé chez SpaceX, ce qui, d’après Blue Origin (qui propose un tel module), entraînera des risques de détérioration des moteurs principaux du Starship.

Dynetics pointe aussi les risques liés au développement de nouveaux moteurs Raptor pour le Starship, ainsi que le besoin d’un ascenseur pour descendre les astronautes sur le sol lunaire depuis la porte du Starship située à l’extrémité supérieure du vaisseau. D’après Dynetics, aucun concept d’ascenseur n’a réussi à fonctionner correctement dans les conditions rencontrées sur la Lune.

Le conflit doit être réglé d’ici début août, laps de temps pendant lequel le programme est mis en attente, en accord avec les règles du GAO – qui ne peut pas s’opposer à la décision de la Nasa, mais peut lui demander de corriger des erreurs possibles dans le processus de sélection, voire de rouvrir la compétition (au moins en apparence).

  

Ambiance, ambiance… En attendant, la date butoir de 2024 a de moins en moins de chances d’être tenue. Ce n’est pas dramatique dans l’absolu, car le programme Artemis finira bien par aboutir. Le seul danger serait celui d’une magistrale gifle à l’ego des États-Unis si la Chine ou la Russie réussissait à envoyer des humains sur l’astre sélène avant le retour des Américains. Ou, pire, si en prenant trop de risques pour que les États-Unis restent les premiers, Artemis se soldait par une catastrophe technique et surtout humaine.

En attendant de remettre les pieds sur la Lune, il serait donc sage de les garder encore un peu sur Terre (si possible sans trépigner).
 

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