La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Règlements de comptes à OK Corral en orbite

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Règlements de comptes à OK Corral en orbite

Peu de semaines se passent aux Etats-Unis sans une nouvelle annonce de litige ou de procès entre opérateurs télécom, fabricants de satellites, utilisateurs, administrations : retour au bon temps du western ?

Dans un billet de ce blog paru en septembre 2019 (GPS: Graves Problèmes pour le Signal…), j’avais évoqué les risques d’interférences sur le GPS que pourrait poser l’attribution de certaines fréquences télécom à l’opérateur terrestre Ligado, risques qui causaient (à juste titre) des inquiétudes au Pentagone : apparemment, la messe n’est pas encore dite, car un groupe de 75 compagnies et organisations (dont Iridium et Lockheed Martin) ont demandé à la FCC (Federal Communications Commission) de surseoir à sa décision d’octroyer à Ligado le droit de déployer dans tout le pays son réseau d’antennes bande L pour les communications 5G et les services IoT[1]. Cette requête fait suite au tollé soulevé il y a quelques mois par le Ministère de la Défense et certaines associations GPS : la bande L, largement utilisée par les satellites de télécommunication, est jugée fondamentale pour l’économie et la sécurité nationale. Un sénateur recommande même de ne pas investir dans Ligado dont il prétend avoir démonté les mensonges (et va jusqu’à s’étonner publiquement de trouver quand même des investisseurs). Ambiance, ambiance !

Une autre guerre des fréquences vient d’être déclarée entre Viasat (opérateur télécom de satellites géostationnaires), Starlink (la constellation de satellites orbite basse lancés par SpaceX en grappes de 60 : un millier ont été lancés, l’objectif à terme est de 12 000) et le futur Kuiper (3 200 satellites en orbite basse), à la suite de celle de l’an dernier entre Starlink et OneWeb, que j‘avais relatée dans un autre billet de ce blog paru en avril 2020  :

- En décembre 2020, Viasat demande à la FCC d’enquêter sur les dangers que la constellation Starlink peut poser dans l’espace et sur terre. Il est vrai que les risques de collision en orbite croissent très vite avec la multiplication des satellites (en septembre 2019, l’Agence Spatiale Européenne a dû dérouter l’un de ses satellites pour éviter une collision avec un satellite de Starlink ; il n’y en avait pourtant « que » plusieurs centaines en orbite) : mais on peut émettre des doutes sur l’altruisme de la démarche de Viasat, et certainement aucun doute sur le fait que la constellation Starlink, lorsqu’elle sera opérationnelle, grignotera inévitablement des parts de marché à Viasat.

- En janvier de cette année, c’est Jeff Bezos (fondateur d’Amazon et créateur de Kuiper) qui demande à la FCC d’enquêter sur Starlink pour les mêmes raisons que Viasat, mais aussi parce que la réduction d’altitude des satellites de Starlink demandée à la FCC par Elon Musk créerait des interférences avec ceux de Kuiper. Face à David Goldman (directeur de SpaceX), qui soutient que les modifications de la configuration Starlink sont mineures et qu’Amazon essaie d’étouffer la concurrence, ce dernier rétorque, par la voix de sa conseillère juridique Mariah Dodson Shuman, qu’elles sont justement de nature à changer le concept général de Starlink et justifient une enquête de la FCC. Ce à quoi SpaceX répond qu’Amazon « pinaille[2] » pour légitimer des réclamations trompeuses. Quand les deux hommes les plus riches de la planète se battent par FCC interposée, leurs échanges volent manifestement moins haut que leurs satellites.

- Et tout ça… pour une poignée de fréquences (et pour quelques dollars de plus, cela va sans dire).

OneWeb a déjà fait les frais de ces luttes entre géants des télécom, luttes qui se feront de plus en plus impitoyables car le marché des télécommunications par satellites progresse moins vite que le nombre d’acteurs du domaine...et que la longueur de leurs dents. Dans ces joutes où les rivaux font feu de tout bois, et n’hésitent pas à tirer sur tout ce qui bouge, il est conseillé aux Européens de faire attention aux balles perdues…



[1] Internet of Things : L’Internet des objets est destiné à connecter les objets pour qu’ils communiquent entre eux (souhaitons que la qualité de cette communication soit supérieure à celle entre humains)

[2] Avouons que le terme anglais de « cherry-pick » est beaucoup plus policé, voire poétique !

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