La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Quand la stratégie fait place à la comptabilité…

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Quand la stratégie fait place à la comptabilité…
© Kenteegardin - Flickr - C.C.

Dans le monde de l'industrie, la stratégie n'est pas que la projection d'une vision: elle demande la mise en œuvre d'une organisation et de moyens adéquats, faute de quoi c'est la comptabilité qui a vite fait de prendre le relais…

Un collègue m'avait raconté, il y a quelques années, qu'un directeur scindait en deux classes le monde des dirigeants: ceux qui gagnent de l'argent en remportant des contrats, et ceux qui gagnent de l'argent en dépensant moins… On peut douter de la survie à moyen terme des entreprises menées par la seconde classe…

Il semble que l'on assiste, face aux problèmes que rencontrent les entreprises confrontées au maelstrom de la mondialisation, et donc à la difficulté de mettre sur pied des stratégies gagnantes, à un repli vers la réduction des dépenses et des coûts internes (limitation des missions, diminution des achats de matériel, etc), facilement contrôlable et peu risquée, mais débouchant au fil du temps non seulement sur la contraction évidente des prises de commandes mais aussi sur la frustration des employés pour qui ces économies de bouts de chandelle n'ont plus rien à voir avec un "projet d'entreprise". Quand les stratèges cèdent le pas aux comptables, les bâtisseurs de cathédrale se muent en tailleurs de pierre à qui l'on demande de bien noter tous les détails de leurs activités et de les réduire pour économiser au maximum la matière première…

L'élaboration d'une stratégie n'est certes pas un exercice facile, en particulier dans les projets complexes, a fortiori ceux impliquant les hautes technologies: elle repose sur une planification détaillée souvent basée sur un investissement judicieux (et donc forcément une prise de risque), dont la pertinence est mesurée par le fameux ROI (sigle anglais du retour sur investissement: il faut accepter de perdre de l'argent pour se donner une chance d'en gagner plus…) et par une logistique sans faille, qui comprend entre autres l'acquisition d'outils de travail performants, une structure de travail flexible, le "staffing" en temps utile des équipes (et pas au dernier moment, tendance actuelle que j'avais critiquée dans un article de ce blog paru en septembre dernier "Si un bateau met 10 jours pour arriver à New-York, 10 bateaux mettent…"), etc… Quand la stratégie fait place à la comptabilité, les outils de travail les plus utilisés sont ceux d'établissement des devis et du suivi des coûts, la structure de travail est tétanisée par les processus, et les équipes sont sous-dimensionnées dans le but illusoire de moins dépenser… Et la spirale infernale est engagée, avec une pression grandissante d'année en année pour toujours "faire plus avec moins", nouveau psaume des liturgies managériales sans ambition.

Une stratégie industrielle présente des similitudes avec le monde militaire: les talents de stratège de Napoléon reposaient d'abord sur une planification parfaite, et le facteur principal de notre défaite en 1870 était notre manque de préparation face à une armée prussienne qui s'était donné les moyens de ses ambitions… Il se trouve que les grands stratèges (militaires, mais aussi politiques) sont de bons ou très bons joueurs d'échecs: Napoléon, Poutine en sont deux exemples flagrants… Je serais surpris de découvrir de nombreux joueurs d'échecs de bon niveau chez la plupart des dirigeants actuels d'entreprise. Le jeu d'échecs devrait être une discipline obligatoire des écoles de management, car il constitue un excellent entraînement à la planification…

Il est (presque) amusant de constater que les stratégies affichées dans les grandes entreprises se limitent souvent à des objectifs, sans que les moyens de les atteindre soient définis clairement: la stratégie se cantonne alors à une vision, sans que la planification, élément fondamental de la stratégie, soit déterminée à tous les échelons de l'organigramme fonctionnel. Et l'on se rabat au plus vite sur le contrôle des coûts, pour lequel on est prêt à déployer les plus grands efforts et à appliquer la plus grande rigueur… comme un joueur d'échecs qui, après avoir perdu quelques pièces, veillerait uniquement, à chaque coup, à sauvegarder le reste de ses pièces, face à un adversaire qui ne se soucie pas de la perte de ses pièces, mais réfléchit avec plusieurs coups d'avance…

"If you fail to plan, you are planning to fail (1)"… Cette phrase de Benjamin Franklin n'a jamais été autant d'actualité. Planifier, c'est aussi se donner les moyens de réussir: pour cela, il faut non pas de vagues velléités, mais une réelle volonté… et l'on a toujours les moyens de sa volonté.

(1) Si vous ne réussissez pas à planifier, alors vous planifiez de ne pas réussir (la concision anglo-saxonne est difficile à rendre en français)

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