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La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

PowerPoint m'a tuer…

Publié le

PowerPoint m'a tuer…
© NeONBRAND - Unsplash

Les projets complexes sont source de motivation par le "challenge", et il est de bon ton de ranimer de temps à autre la flamme par des séances de redynamisation, dont les techniques modernes de communication sont censées décupler l'effet… Y parviennent-elles vraiment ?

Le développement des projets complexes s'étale sur des années (parfois même des décennies) et les défis techniques auxquels sont confrontés les ingénieurs, défis qui constituent, ne l'oublions pas, la finalité de leur activité, génèrent une motivation naturelle : lorsque les problèmes s'accumulent (ce qui est normal dans tout projet complexe), celle-ci peut se relâcher, voire laisser place à des périodes d'abattement que j'avais abordées dans un blog précédent "Le tropisme de l'échec dans les projets complexes".

C'est alors qu'interviennent les spécialistes externes si bien décrits dans le livre "Le management désincarné" de Marie-Anne Dujarier (que j'avais déjà mentionné dans un article de la Tribune paru en mai 2018 "La tournée des popotes… éloge de la tradition"), avec leurs séances incantatoires d'où l'on ressort gonflé à bloc (on n'est gonflé que par de l'air…), au moins pour quelques jours, avant de se retrouver peu à peu de nouveau face à la réalité (ce que dans mon jeune temps, les techniciens du bureau d'étude appelaient de façon imagée mais pertinente "la matière rebelle").

Ce qui est frappant, c'est le luxe et la perfection des supports de communication que les progrès des arts graphiques ont permis d'atteindre au cours des dernières années, avec notamment le bien nommé PowerPoint; ils sont utilisés sous deux formes :

  • Tout d'abord des planches projetées lors des sessions d'auto-réjouissance et de pseudo-échange où les assistants médusés découvrent avec ravissement que leurs petits soucis quotidiens (le fournisseur qui n'a pas respecté un délai de livraison, la toute petite pièce qui ne se monte pas, la mesure lors d'un test qui ne donne pas la valeur prédite, bref, tout ce qui va, du fait de la structure nécessairement lourde des projets complexes, se traduire par des réunions et commissions interminables, donc, au final, un retard supplémentaire du programme…), eh bien tout cela n'est rien car nous allons tous œuvrer pour quelque chose de grandiose…
    Je me souviens encore avec émotion de la première fois où l'animateur nous a cité, lors d'une formation au management de projet, cette parabole devenue fameuse des tailleurs de pierre au Moyen-Âge (on demande à un premier tailleur ce qu'il fait et il répond "Ben vous voyez bien, je taille une pierre", puis à un deuxième qui répond "Ben vous voyez bien, je construis une cathédrale"…). Et quoi de mieux que ces planches superbes en termes de qualité artistique? Par un savant mélange de formes et de couleurs, elles transforment les évidences en doxa et les platitudes en processus. On y voit des ronds, des carrés, des trapèzes aux teintes luminescents (quand elles ne sont pas criardes: tout est bon pour soutenir l'attention…) et reliés par des flèches en tous sens qui, en diffusant cette bonne parole devenue soudain d'une simplicité et d'une logique imparables, apportent la révélation: elle seule permettra de réinsuffler l'énergie qui défaillait… Merci, PowerPoint !
  • Et puis de magnifiques affiches posées "stratégiquement" dans les couloirs où passent les employés, de véritables dazibaos gorgés de multiples figures et diagrammes multicolores, supposés apporter encore et toujours la bonne parole résumée par des slogans qui se veulent accrocheurs… Encore merci, PowerPoint, pour ces belles affiches qu'au bout de quelques semaines plus personne ne regarde, que plus personne non plus ne songe à retirer, et qui au fil du temps, perdent leur intérêt en même temps que l'éclat de leurs teintes et leur qualité d'adhésion au mur…

Bien sûr, en, tant qu'utilisateur de PowerPoint, j'apprécie la simplicité et la convivialité de cet outil très pratique, c'est ce qu'on en fait qui une nouvelle fois pose problème : l'interposition d'un élément artificiel parfait (sous la forme) qui contribue à tuer encore plus la communication directe déjà malmenée par l'accumulation des processus de fonctionnement interne des grandes entreprises.

Tout comme la simulation n'est pas la réalité (j'avais évoqué ce sujet dans un blog précédent "Les pièges de la simulation"), la qualité du graphisme ne remplace pas la communication : plus on s'abritera derrière ces jeux de "slides" passe-partout qui ne sont profondes qu'au sens de creux, moins les messages qu'ils sont censés transmettre auront de chances d'être réellement assimilés, et pire, acceptés… On peut adhérer une fois, deux fois, mais on finit vite par se rendre compte que ces sessions aux relents de qualité totale des années 80 n'ont rien d'autre à proposer qu'un (joli) vernis que les techniques modernes ne suffisent cependant pas à épaissir suffisamment pour masquer l'absence de contenu… Karl Kraus avait écrit au siècle dernier une phrase qui, bien qu'appliquée à un autre registre, celui de la culture, trouve une résonance toute particulière dans notre monde moderne: "Quand le soleil de la culture est bas sur l'horizon, même les nains projettent de grandes ombres"…

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