La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Petits meurtres entre amis : nouveaux ennuis sur le Scaf

Publié le

Petits meurtres entre amis : nouveaux ennuis sur le Scaf
© Hassan Meddah

Les désaccords entre Dassault et Airbus sur le partage de leurs rôles dans le futur avion de combat européen ont fait cet été la une (et la risée) de journaux outre-Atlantique : ils n’augurent rien de bon non seulement pour ce projet, mais pour tous les grands projets complexes où seule la coopération, au moins à l’échelle européenne, permettra de réunir les fonds nécessaires à leur développement.

Il est admis dorénavant que plus aucun grand projet ne peut être assumé par un pays seul : pour des raisons financières évidentes, les budgets se chiffrant en centaines de milliards d’euros ou de dollars, la coopération internationale est de rigueur. Seule la Chine semble tirer son épingle du jeu, mais avec 1,5 milliard d’habitants et une croissance toujours supérieure à celle des Occidentaux, elle ne tardera pas à rattraper et même dépasser ces derniers sans tomber dans les difficultés de toute coopération. Par contre, en Europe, notamment, nous n’en sommes pas là…

En mars 2021, j’avais publié dans ce blog le billet "La coopération militaire en Europe : It's a long, long way…", qui décrivait les affres de ces grands projets internationaux ; j’avais pris comme exemple le Scaf [1]. J’avais conclu par : « Les succès passés d’Airbus et d’Arianespace devraient inciter les Européens à davantage de retenue quant à la défense de leur pré carré : ne dit-on pas que gérer c’est choisir, et choisir c’est renoncer ? ». Mais si en 2021 les dissensions se produisaient entre pays (elles sembleraient enfin réglées), cette année, la France décroche le Guinness de la dissension interne, et toujours sur le Scaf. Aviation Week a écrit à deux reprises cet été sur ce sujet.

En juillet, un article du magazine américain, intitulé "Breaking the Deadlock [2]", expliquait les raisons de la brouille entre Dassault et Airbus, laquelle ne concerne d’ailleurs que le sous-système des commandes de vol :
- Dassault souhaiterait en être seul responsable (son expérience indiscutable acquise sur les Mirage et le Rafale peut en effet justifier cette position).
- Airbus, arguant de son expérience sur les Tornado et Eurofighter, considère qu’il peut apporter une "forte" contribution (ce qui n’est pas dénué de fondement).
Les deux argumentations sont légitimes, c’est bien le hic. Face à l’optimisme de Guillaume Faury (PDG d’Airbus), confiant dans le fait que le problème devrait être résolu cette année car il vient du fait qu’Airbus et Dassault n’ont pas la même façon de coopérer et qu’il suffit donc de « rapprocher les cultures » (comme cela est joliment dit !), Eric Trappier (PDG de Dassault) a déclaré dès juin que la date butoir de 2040 pour la mise en service du Scaf pourrait être manquée et qu’il fallait désormais envisager un plan B en cas de fracture du partenariat (rien que ça !), ce qui aurait des conséquences inévitables sur le planning et très certainement le schéma de coopération à l’échelle européenne. Et d’un !

En août, le même magazine promouvait le F-35 de Lockheed Martin et le Tempest, (concurrent britannique du Scaf, dans un article intitulé "The True Euro-Fighter" (ce qui se passe de traduction ; notez le trait d’union, il n’est pas anodin), avec comme sous-titre "The F-35 and Tempest are gaining momentum [3]".
- Le F-35, malgré ses déboires, dont j’avais relaté certains dans ce blog et qui sont loin d’être terminés, s’est vendu rien qu’en Europe à près de 500 exemplaires. Le programme du Tempest pourrait être sécurisé par une coopération imminente avec le Japon sur le radar à balayage électronique (dont les coûts de développement seraient partagés).
- Et de déclarer "What a contrast with the Franco-German-Spanish fighter program" puis de citer Eric Trappier qui aurait annoncé que, suite aux discordes sur les partages industriels, le Scaf aurait perdu 10 ans face au Tempest.
- Mais comme ces derniers n’en sont qu’au stade du développement, l’auteur de l’article conclut que, 11 pays européens ayant déjà acquis et mis en service le F-35, c’est celui-ci qui s’avère le "true Euro fighter". Sans le trait d’union… Comme quoi l’union ne fait pas toujours la force. Et de deux !

La conclusion sur le chemin de croix du Scaf est que la coopération internationale (fondamentalement nécessaire : il est bon de rappeler qu’aucun pays n’a les moyens de développer le Scaf tout seul) est déjà assez difficile en soi pour ne pas la rendre encore plus épineuse par des zizanies nationales. A croire que nous avons récupéré les torpilles de nos sous-marins non vendus à l’Australie pour nous auto-torpiller : mais ce faisant, c’est tout le navire qui coule, et il est certain qu’au-delà de la piètre image de marque que nous donnons de nous-mêmes à l’extérieur, le recours à la France dans les futurs grands programmes sera "mûrement réfléchi". Dans le cas du Scaf, on peut dire qu’il a déjà pris de sacrés coups dans l’aile (et même dans les deux ailes). Ça ne plane vraiment pas pour lui…

[1] Système de Combat Aérien du Futur, en anglais : Future Combat Aircraft System (FCAS)
[2] Approximativement : Comment sortir de l’impasse
[3] Approximativement : Le F-35 et le Tempest gagnent de la vitesse

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte