La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Nouveau duel Europe-USA en vue, cette fois dans le ciel

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Nouveau duel Europe-USA en vue, cette fois dans le ciel
L'A330 MRT d'Airbus est en compétition avec Boeing pour fournir l'armée de l'air américaine.
© Airbus Military

Après l’épisode des sous-marins australiens, voici venir de quoi ébranler à nouveau l’alliance militaire et les fondements même de l’OTAN. L’US Air Force a déclaré officiellement le 16 juin qu’elle achèterait 140 à 160 avions ravitailleurs supplémentaires KC-Y, successeurs des KC-135 de Boeing pour lesquels la compétition entre Airbus et Boeing avait laissé en 2011 un goût amer aux Européens (voir mon billet de janvier 2021 : « America first ! Ou comment l'Europe sert de lièvre dans l'aérospatial »). Cet achat sera soumis de nouveau à un appel d‘offres prévu en 2022 où ne seront pas acceptés des appareils en développement : Airbus avec son A330 MRTT et Boeing avec son KC-46 refourbissent donc leurs armes pour ce nouveau duel.

Les circonstances ont certes changé depuis dix ans. Et surtout, Airbus a décidé cette fois, au lieu de concourir seul[1], de s’allier à Lockheed Martin, qui proposera donc le LMXT (lequel n’est en fait qu’une nouvelle version de l’A330 MRTT).

Dans la revue Aviation Week du 27 octobre, un article très bien documenté résumait la compétition en ces termes : « 27 tonnes pourraient constituer un écart déterminant dans la compétition qui s’annonce entre le Boeing KC-46 et le Lockheed Martin LMXT récemment dévoilé dans le cadre de l’offre pour l’US Air Force au titre du contrat intermédiaire de ravitailleur »[2]. Le LMXT emportera en effet 123 tonnes de carburant (soit 12 de plus que l’actuel A330 MRTT), contre 96 pour le KC-46. Cette différence permet au LMXT, après avoir franchi 4000 km, de rester en vol pendant deux heures au-dessus d’une zone fixe, une fenêtre de 60%supérieure à celle du KC-46. « Et pour quelques tonnes de plus », Boeing pourrait perdre cette seconde manche…

Mais, car il y un « mais », le KC-46 dispose d’un avantage non négligeable : il possède une porte au niveau du pont supérieur lui permettant de charger 18 palettes 463L[3], tandis que le LMXT ne peut en charger que 6 dans la soute. Cet avantage pourrait-il se révéler significatif ? Il semblerait que non :

- Il n’a pas empêché 13 opérateurs de choisir l’A330 MRTT contre le KC-46.

- Les (énormes) avions cargos C-17 et les actuels KC-46 dont dispose l’US Air Force lui suffisent à transporter le fret nécessaire (argumentaire que Lockheed Martin essaie de faire valoir auprès de son client).

- Mais voici le plus important : l’étage non occupé du LMXT lui permet de l’équiper de 50 sièges, de 2 toilettes, de 8 brancards et de 2 unités de soins intensifs pour des missions d’évacuation médicale. Et il lui reste encore assez de place pour installer des équipements JADC2 (Joint All-Domain Command and Control) dont le rôle est d’assurer au sein d’un seul réseau la connexion entre les senseurs de toutes les forces armées américaines (armée de terre, marine, infanterie de marine, aviation et force spatiale) : de quoi compenser largement le désavantage du nombre inférieur de palettes 463L, car un ravitailleur ainsi équipé restant en vol stationnaire au-dessus d’une zone critique pourrait, en maintenant connectés un navire, un satellite et un bombardier furtif, « parachever une frappe aérienne», comme l’écrit joliment l’auteur de l’article d’Aviation Week.

Reste le problème (et non des moindres quand on connaît le protectionnisme américain) du site d’assemblage du LMXT :

- Airbus dispose pour les A-330 d’un centre d’assemblage final à Toulouse et d’un centre d'achèvement et de livraison à Tianjin (Chine), évidemment exclus, Lockheed Martin ayant déclaré que « le LMXT sera réalisé en Amérique, pour l’Amérique et par des Américains ».

- Le site d’assemblage des A-320 à Mobile (Alabama) pourrait convenir, mais devra être agrandi et adapté au LMXT.

- D’autres sites seront envisagés si le LMXT remporte la compétition.

Toujours est-il que l’offre concurrente de Boeing devra être très claire (et convaincante) sur ce point, ce qui est loin d’être gagné car la construction du LMXT sur le sol américain sera forcément plus chère que celle du KC-46 (qui bénéficie des sites existants). Et dès qu’on parle de coûts, n’est-ce pas…

Enfin, pour les moteurs du LMXT, trois options sont à l’étude :

- Le PW4062 de Pratt & Whitney (bien américain), qui équipe d’ailleurs le KC-46.

- Le CF6 de General Electric (bien américain lui aussi).

- Le Trent 700 de Rolls-Royce, construit en Grande-Bretagne, et qui nécessiterait un assemblage final aux USA (option donc peu probable).

La lutte promet d’être serrée. Souhaitons qu’après l’affaire des sous-marins australiens, et pour reprendre les termes des pseudo-excuses de Joe Biden au dernier sommet du G20, les Américains fassent preuve cette fois de moins de maladresse et de plus d’élégance, pour éviter de déclencher de nouvelles tensions au sein de l’OTAN en mettant à fleur de peau les nerfs des compétiteurs (et de facto des politiques) : car dans le ciel comme sous l’eau, certaines alliances ont la vie dure, mais la peau fragile…



[1] En 2011, l’alliance initiale entre Airbus et Northrop Grumman avait finalement fait long feu, en particulier devant les soupçons de compétition biaisée émis par Tom Enders, à l’époque PDG d’Airbus

[2]  Plus précisément 59000 livres, soir 26762 kilos

[3] Palettes de manutention standardisées pour le fret aérien militaire

 

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