La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Musk et Bezos sont-ils de vrais ou faux frères ennemis ?

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Musk et Bezos sont-ils de vrais ou faux frères ennemis ?

Les joutes auxquelles se livrent depuis plusieurs mois Elon Musk et Jeff Bezos sur les constellations satellitaires et l’alunisseur font les délices des médias. Mais derrière les attaques, n’y a-t-il pas un certain jeu ? Dans ce cas, gare au perdant…

En mai, Ali Bekhtaoui, de l’AFP, écrivait : « La Terre semble trop étroite pour voir cohabiter les deux patrons multimilliardaires Elon Musk et Jeff Bezos, qui se livrent une bataille sans merci pour devenir le premier empereur de l’espace. » On ne peut mieux résumer. La guerre est déclarée entre ces magnats, qui se vouent (ou prétendent se vouer) une haine réciproque. La guerre a débuté en 2020 entre plusieurs industriels (quatre à ce jour, bientôt un cinquième avec Boeing, qui vient de décrocher une licence pour lancer une flotte de 147 satellites internet), pour l’attribution des fréquences à des constellations satellitaires de télécommunications. De ces belligérants, Musk et Bezos se distinguent par le gigantisme de leurs projets et l’âpreté de leur lutte, d’autant plus acharnée que, comme le chantait Abba, the winner takes it all.

Mais attention aux faux pas ! Car aujourd’hui, si Musk semble avoir gagné les premières manches face à Bezos, il reste encore quelques points d’interrogation.

Face à la concurrence de la constellation Kuiper (de Bezos), de OneWeb et plus tard de Boeing, la rentabilité de Starlink n’est pas assurée. Même si John Gapper, du Financial Times, écrivait en mai : « Elon Musk est en train de prendre le pouvoir dans l’espace avec ses satellites. »

Les « casseroles » s’accumulent pour Elon Musk :

  • En juillet, la tour de lancement du Starship au Texas a failli être démolie après enquête de la FAA, qui semble avoir Elon Musk dans son collimateur après le tir non autorisé d’un Starship en décembre 2020.
  • Le projet de SpaceX de construire une base de lancement sur l’île de Biak, en Papouasie, ne réjouit pas ses habitants, qui craignent pour leurs terres et leur mode de vie (cela dit, le gouvernement de Jakarta ne les a pas consultés…).
  • La journaliste scientifique Tereza Pultarova attribuait tout récemment plus de 50 % des risques de collision en orbite aux satellites de Starlink (Aeolus, un satellite de l’ESA, en septembre 2019, et un satellite de OneWeb en mars dernier, ont dû subir des manœuvres d’évitement). Les satellites de Starlink seraient impliqués dans environ 1 600 croisements rapprochés [1] chaque semaine. Quand on sait que moins de 2 000 satellites Starlink ont été lancés et qu’il en reste 10 000 (et plus de 3 000 pour Kuiper), on imagine la suite…

Notons que côté risques, Jeff Bezos n’est pas en reste. Sa capsule New Shepard a réussi son vol habité cet été, mais après seulement trois vols d’essai. En octobre, un collectif de 21 employés de Blue Origin a dénoncé les efforts du management pour augmenter la cadence de tirs, « compromettant sérieusement la sécurité des vols ». Ce qui a évidemment déclenché une enquête de la FAA, laquelle a décidément du pain sur la planche…

Revenons au duel Musk-Bezos. Voilà qu’en septembre, Jeff Bezos déclarait à propos de Starlink : « SpaceX insulte ses concurrents et agit comme si les règles ne s’appliquaient qu’aux autres. Il a clandestinement modifié la conception des satellites Starlink en utilisant des antennes paraboliques sans en informer la FAA. » Ce qu’Elon Musk, fidèle à son habitude, a ignoré en se contentant de répondre que « Bezos a pris sa retraite pour faire des procès à SpaceX à plein temps ». Ambiance, ambiance… Il est vrai que SpaceX n’est pas réputé « faire dans la dentelle » en termes de relations avec ses concurrents.

Mais tout cela n’est-il pas de bonne guerre entre deux industriels parmi les plus riches de la planète et dont la réussite est due à des compétences exceptionnelles d’hommes d’affaires et de visionnaires ? Derrière cet affrontement, je soupçonne une certaine estime réciproque, teintée d’admiration et sûrement aussi d’un peu de jalousie. Mais elle a forcément ses limites. À la suite du déboutement par la Cour fédérale des plaintes, de Jeff Bezos dans son procès intenté à la Nasa pour attribution d’un seul contrat d’alunisseur (à SpaceX bien sûr), Elon Musk a gentiment tweeté « You have been judged », en référence à l’une des phrases clés prononcées par Sylvester Stallone dans le film Judge Dredd. Si les bons comptes font les bons amis, les méchants tweets font les bons ennemis…

Malgré l’autocratie d’Elon Musk, son indéniable charisme et ses succès lui assurent aujourd’hui plus d’amis que d’ennemis. Mais l’humain étant ce qu’il est, le nombre de ses fans pourrait se réduire, voire disparaître, au premier gros problème de nature à mettre en péril son aura. Je pense notamment à des destructions multiples en orbite dues à Starlink ou à l’écrasement d’un Starship dans une zone habitée [2]. Le triomphe actuel d’Elon Musk se muerait alors en un hallali à l'occasion duquel Jeff Bezos pourrait bien ne pas être le dernier à souffler dans le cor…

[1] Le terme anglo-saxon « close encounter » n’a pas d’équivalent français. Le cas se produit quand deux satellites passent à moins de 1 km l’un de l’autre.
[2] C’est la raison pour laquelle la FAA est si exigeante et prudente avec SpaceX.

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