La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les yeux (d'Elon) plus gros que le ventre (de SpaceX)…

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Les yeux (d'Elon) plus gros que le ventre (de SpaceX)…
© SpaceX

Elon Musk, furieux que l'US Space Force ait partagé le contrat de lancement de dizaines de satellites militaires entre SpaceX et son rival United Launch Alliance (ULA), maintient sa pression dans un procès contre son propre client, qui aurait failli dans un paiement datant d'avant 2020…

L'US Space Force annonçait le 7 août dernier qu'ULA et SpaceX se partageraient le contrat de lancements de satellites espions qui s'échelonneront de 2022 à 2027 (sans compter les retards inéluctables propres aux grands projets, mais ceci est un autre sujet…), pour la bagatelle d'environ 5 milliards de dollars. Sacrilège! SpaceX ne récoltera que 40 % de cette manne, et, par représailles, entre dans un bras de fer juridique avec l'US Space Force sur des fonds de développement que celui-ci ne lui aurait pas versés depuis deux ans, lui causant des "dommages substantiels et qui perdurent", a déclaré l'irascible (et manifestement aussi rancunier que charismatique) Elon Musk à grands renforts de tweets… Il faut rappeler que l'US Air Force (dont une partie est devenue maintenant l'US Space Force) avait déjà octroyé aux deux concurrents plus de 12 milliards de dollars pour les lancements de satellites militaires de la décennie écoulée, et vient d'en octroyer 337 millions à ULA et 316 à SpaceX pour couvrir les premiers tirs jusqu'en 2022…

Ce que ne digère pas SpaceX, c'est que l'Air Force avait payé un total de 2 milliards de dollars à ULA, Northrop Grumman et… Blue Origin (création du très médiatique et médiatisé Jeff Bezos) pour accélérer le développement de leurs lanceurs et des infrastructures associées de lancement, en excluant SpaceX, ce dont ce dernier aurait du mal à se remettre, malgré l'attribution des contrats suivants… D'où un procès qui a commencé en 2019: SpaceX ne demande maintenant rien de moins à l'Air Force que d'annuler un ancien contrat de 967 millions de dollars qu'elle a passée à ULA… Est-ce utile de préciser que l'Air Force et ULA ne sont pas d'accord?… Sans compter que SpaceX, qui a finalement accumulé lui aussi des retards dans tous ses développements, rencontrerait peut-être quelques difficultés à doubler ses cadences de production, étape nécessaire pour accaparer ce juteux marché…

En attendant, ULA ne reste pas les bras ballants à encaisser les coups de boutoir de SpaceX… Son PDG Tony Bruno vient de se fendre d'un (brillant) communiqué, dont les grandes lignes sont les suivantes :
- J'ai pu vendre à mon client deux missions au prix auquel SpaceX en facture une, ce qui est remarquable.
- Ce résultat est l'aboutissement de six années de transformations chez ULA.
- ULA vient de réussir son 140ème tir consécutif ce mois-ci.
- Pendant plusieurs années, ULA a été le seul fournisseur de lanceurs de satellites dédiés à la sécurité nationale [NDR: c'est bien ce monopole qu'Elon Musk s'est efforcé de briser… ce qu'il a réussi en partie].

Gwynne Shotwell, PDG de SpaceX, a félicité son concurrent pour avoir remporté 60 % du dernier contrat de l'US Space Force (pouvait-elle décemment faire autrement ?...). Ce qui n'a pas empêché Elon Musk de tweeter que le concept de lanceur réutilisable prouvera sa supériorité face à ULA qui se révélera un gouffre financier pour le contribuable américain… Argumentaire très discutable auquel Tony Bruno s'est contenté de rétorquer non sans finesse: "C'était un gros contrat en compétition. C'est dans le plus grand intérêt du pays de disposer d'une large base industrielle"… Sous-entendu de cette annonce de beau joueur face à l'agressivité d'Elon Musk: mieux vaut pour un client avoir deux fournisseurs qu'un seul sur un aussi gros marché (ce qui est quasi-évident, n'en déplaise à SpaceX). Il est heureux de constater que le fair-play n'a donc pas encore complètement disparu dans les grands projets spatiaux, bien que certains acteurs aient du mal à le pratiquer, dont notamment… SpaceX, on vient encore de le voir… Sur ce thème, j'avais écrit dans ce blog un article paru en avril dernier: "L'adieu au fair-play?", où j'avais critiqué l'attitude méprisante de Gwynne Shotwell face à OneWeb, dont elle avait sarcastiquement mis en doute la rentabilité financière (doute d'ailleurs pertinent, comme on l'a appris ces derniers mois, mais justement, à l'époque déjà, l'accumulation des "nuages" dans le ciel de OneWeb n'échappait plus à personne, et cette attaque gratuite de Gwynne Shotwell était du plus mauvais goût, ce qui est un euphémisme…).

La morale de cette histoire (si tant est qu'on puisse parler de morale…), c'est que, l'humain étant ce qu'il est, un pourfendeur des monopoles qui a déclaré (et fait) la guerre aux monopoles peut rapidement se muer en ardent défenseur des monopoles quand il passe de l'autre côté de la barrière… Car il n'échappe plus à personne que SpaceX vise tout simplement à être désormais le seul dans tous les domaines…

Et la morale de cette morale, c'est que, lorsqu'il s'agit de faire les poches de l'Oncle Sam (apparemment toujours bien remplies, surtout quand les espèces sonnantes et trébuchantes sont destinées à l'arsenal militaire), les grands comptes ne font pas forcément les bons amis…

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