La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les vertus (oubliées) de l'approche incrémentale

Publié le

Les vertus (oubliées) de l'approche incrémentale
© Rodolphe Krawczyk

La course contre la montre devenue monnaie courante dans tous les grands projets conduit à vouloir brûler des étapes qui se révèlent souvent, mais après coup, comme indispensables…

Les mésaventures du 737 MAX ne sont pas les seules à mettre en évidence les déficiences des développements trop rapides de projets complexes. Plus récemment, la capsule Starliner de Boeing a manqué son arrimage à la Station Spatiale Internationale (ISS) par suite d'un défaut de vérification du logiciel embarqué : ce qui est plus grave, c'est que lors du retour, si l'amerrissage s'est bien déroulé, la revue complète du logiciel de bord a révélé que certains problèmes auraient pu se produire avec des conséquences catastrophiques dont la destruction de la capsule… En conséquence, Boeing, qui avait prévu d'envoyer des astronautes à l'ISS dès le second vol de la capsule (c'est-à-dire après un seul vol d'essai ! ...), a sagement décidé de refaire un second vol inhabité (peut-être pas de son plein gré)… On sait depuis plusieurs années que le coût d'une vie humaine est un paramètre quantifiable, mais il semble que sa valeur ait tendance à baisser…

Boeing n'est pas le seul, néanmoins ! Le chasseur de cinquième génération F-35 de Lockheed Martin, dont le coût n'en finit pas de grimper, enchaîne des déboires techniques majeurs, notamment avec son système automatique de maintenance ALIS (Autonomous Logistics Information System), un outil aux objectifs louables, mais démesurés (il s'agit d'un système de systèmes logiciels…), qui a le bon goût (entre autres) de signaler des pannes imaginaires, ou des pannes rémanentes déjà corrigées: les techniciens en sont réduits à passer des heures à entrer les données à la main et à chercher manuellement les informations supposées transmises automatiquement; le "A" de ALIS fait sourire (mais sûrement pas chez l'industriel)…

Nombreuses sont les entreprises qui accueillent la numérisation à bras ouverts, et développent des outils informatiques de plus en plus ambitieux, donc de plus en plus complexes (eh oui !), censés alléger les tâches effectuées par des humains (l'humain étant devenu de plus en plus suspect au fil des dernières années, c'est l'un des points que j'avais expliqué dans mon premier article pour l'Usine Nouvelle "La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises" paru en juillet 2017). Il est vrai que les progrès fulgurants accomplis en termes de logiciel depuis le début du siècle incitent à cette approche. Raison de plus pour faire preuve de prudence avec des outils dont je ne conteste pas le bien-fondé et l'utilité, mais dont la complexité est telle que les utilisateurs eux-mêmes ne peuvent plus les maîtriser à fond.

Il y a quelques années, j'avais été interloqué par une information du magazine Aviation Week qui vantait les mérites d'une méthode de modélisation d'ingénierie élaborée par une société américaine: celle-ci prétendait, dans le cadre du développement d'un nouveau véhicule de combat amphibie, pouvoir aller droit au but, entendons par là qu'elle se faisait fort de produire directement le premier véhicule opérationnel sans recourir aux batteries de test intermédiaires propres à tout développement complexe. Du jamais vu! Directement du papier au matériel opérationnel, voilà qui a dû faire rêver plus d'un chef d'entreprise… (apparemment, le rêve ne s'est pas transformé en réalité, je n'ai plus jamais rien lu sur cette société et ses remèdes-miracles).

Cette boulimie de l'accélération des cycles de développement couplée à l'utilisation de logiciels de plus en plus sophistiqués dont les vérifications demanderaient à ce qu'on y consacre plus de temps, ne peut qu'être génératrice d'incidents, voire d'accidents parfois tragiques qui, in fine, finissent toujours par coûter très cher aux entreprises. Lorsque le temps n'avait pas encore été considéré comme une variable compressible à l'infini, et que les outils informatiques étaient balbutiants, seules les approches incrémentales étaient de mise; curieusement, on est revenu peu à peu à certains fondamentaux illustrés par les méthodes dites "agiles", lesquelles, en impliquant les clients, conduisent justement à des cycles de développement incrémentaux et ajustables en temps réels. On a peine à croire que Boeing pour le Starliner et Lockheed Martin pour le F-35 n'aient pas utilisé ces méthodes incrémentales : mais au vu des résultats, on est en droit de se demander si, toujours pour gagner du temps (et de l'argent…), quelques petites étapes par ci par là n'ont pas été sautées, par exemple certaines vérifications jugées à tort superflues, ou, ce qui est pire, non effectuées par manque de temps. Et l'expérience montre que la facture à l'arrivée est beaucoup plus "salée" que celle d'un développement qui aurait respecté à la lettre une approche incrémentale rigoureuse.

La situation me semble bien résumée par cette déclaration goguenarde que m'avait faite un collègue après une énième réunion houleuse sur la sempiternelle réduction des coûts: '"Qu'est-ce qu'on perd comme fric à essayer d'en gagner"…

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte