La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les nouveaux maîtres du monde (qui ne le savent pas… encore)

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Les nouveaux maîtres du monde (qui ne le savent pas… encore)
© Markus Spiske - Unsplash

Peut-on imaginer le monde actuel sans les outils informatiques ? Non bien sûr. Or, ces outils étant de plus en plus complexes, l'ingénieur perd son autonomie à leur profit et il en devient l'otage, ce qui rend le support des informaticiens de plus en plus incontournable… Le pouvoir serait-il en train de changer de mains ?

Comme tout ingénieur ayant le plaisir de travailler dans un domaine complexe, en l'occurrence le spatial, je suis régulièrement confronté à des problèmes informatiques qui nécessitent l'intervention de techniciens de la direction des systèmes d'information (DSI). Il y a quelques années, lorsque j'ai commencé à comptabiliser le temps passé chaque année sur ces problèmes (aussi bien le temps perdu à cause de l'incident que celui de l'intervention, rarement instantanée), je suis arrivé à un total de près d'une semaine; aujourd'hui, j'en suis à près de deux semaines… Et sans ces techniciens, je serais incapable de faire tourner mon PC "planté"…

Pour se convaincre de l'importance grandissante (voire de la prépondérance) de l'informatique dans la vie de l'ingénieur, il suffit de regarder la part des offres d'emploi réservée aux métiers de l'informatique (en termes de logiciels, de modélisation, de simulation, de réseaux, de communication, de planification, etc)…

Mais ce n'est pas tout: lorsque je vois sur des organigrammes l'articulation d'outils individuellement complexes et, de facto, la multiplicité de leurs interactions, je me pose la question de notre maîtrise réelle de tels outils, dont la puissance est indispensable du fait de la quantité phénoménale de données à traiter. Que ce soit en technique ou en programmatique, on assiste à une sophistication de plus en plus poussée de ces outils et de leur intégration au sein de systèmes de calculs de performances ou de gestion. Cette sophistication s'accompagne d'une complexification croissante, liée à la quantité de données à traiter (d'où l'émergence des "clouds").

Or, nous sommes sur une dynamique littéralement explosive de création de données… En août 2020, Melvin Vopson, physicien de l'Université de Portsmouth, a publié un article intitulé "Digital content to total half Earth's mass by 2245" (1), qui s'appuie sur le fait que de nos jours, mille quintilliards (2) de données annuelles sont créées, nombre qui s'accroît chaque année: or ces données consomment les ressources naturelles de la terre (la création et le stockage de l'information numérique sont très consommatrices de matières premières et d'énergie : par exemple les "clouds" consomment tellement d'électricité qu'il faut les délocaliser dans les pays du Nord pour les refroidir…). A ce rythme, dans 300 à 350 ans, le nombre de bits produits dépassera le nombre total d'atomes de la terre : sachant que 90 % de toutes les données actuelles du monde ont été créées dans les dix dernières années, la production numérique aura besoin de l'équivalent de la puissance consommée par toute la terre en 2020…

Pour traiter ces données, nous n'aurons d'autre choix que de recourir massivement à l'intelligence artificielle et à l'ontologie (3) (qui, en philosophie, est l'étude de l'être en tant qu'être… très belle analogie !) ; dans plusieurs articles de ce blog, dont un paru en mai 2019 "Intelligence Artificielle et Numérisation: à quand notre perte d'identité ?", et un autre paru en juin 2020 "Le danger de l'excès d'informations", je m'étais déjà inquiété de ce que je considère comme une dérive potentiellement dangereuse. Nous avons atteint un point de non-retour, car nous sommes désormais dans l'impossibilité de revenir à des méthodes où le raisonnement humain reste "maître du jeu": en essayant de dominer tous les paramètres de ce "jeu", dont le nombre est tel qu'il ne peut être appréhendé par le cerveau humain, nous avons construit des machines qui excluent toute réflexion… Au risque de paraître brutal ou exagéré, je suis tenté de dire que l'humain s'est peu à peu asservi à la machine dont il est devenu l'esclave.

Ce qu'on oublie trop souvent, c'est que ces machines, conçues par des humains, peuvent justement par essence se tromper: plus un logiciel est complexe, plus il est difficile de démontrer qu'il est totalement à l'abri d'un bug… J'avais imaginé l'ultime cauchemar dans un article de ce blog paru en juillet 2020 : "Les (futures) villes connectées: le malheur est dans le soft…". Cauchemar dont seuls les informaticiens seront en mesure de nous extraire… Lorsqu'on en sera au stade où, comme l'envisagent certains, l'être humain sera devenu inutile, la conception et la fabrication étant accomplies par des ordinateurs et des robots, il faudra quand même des techniciens pour réparer les erreurs (peut-être rares, mais jamais inévitables) de ces machines… Ouf ! l'humain aurait-il donc encore une place dans le monde de demain ?...

De mes contacts avec les techniciens de l'informatique, je retiens que ce sont des personnes la plupart du temps charmantes et dévouées : ils n'ont apparemment pas encore pris conscience qu'ils peuvent un jour prendre le pouvoir et devenir les nouveaux maîtres du monde…

(1) La masse des données numériques représentera la moitié de la masse de la Terre en 2245.
(2) Soit un milliard de milliards de milliards de milliards…
(3) L'ontologie est l'ensemble structuré des termes et concepts représentant le sens d’un champ d'informations; elle constitue un modèle de données représentatif d'un ensemble de concepts dans un domaine, ainsi que des relations entre ces concepts; elle est aux données ce que la grammaire est au langage (Wikipédia). [NdR
 : j'ai beau lire et relire cette définition, j'ai tout de même quelques difficultés à en appréhender totalement le sens profond…].

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