La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les normes dans l'aérospatial: labyrinthe ou... bourbier?

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Les normes dans l'aérospatial: labyrinthe ou... bourbier?
© Pixabay

… les deux, mon commandant !... Les normes sont un pilier fondamental de la gestion technique et programmatique de tous les grands projets. Mais lorsqu'elles deviennent pléthoriques et parfois même contradictoires, le "poor lonesome engineer" finit par perdre pied et a vite fait de se rabattre sur ses propres référentiels.

Je connais peu d'ingénieurs qui n'aient jamais pesté au moins une fois dans leur carrière contre les normes imposées. Et pourtant, les normes sont indispensables… Mais tout d'abord, qu'est-ce qu'une norme ?
- Petit Robert : Ensemble de règles d'usage, de prescriptions techniques, relatives aux caractéristiques d'un produit ou d'une méthode, édictées dans le but de standardiser et de garantir les modes de fonctionnement, la sécurité et les nuisances.
- Petit Larousse : Principe servant de règle, de loi.
- Wikipédia : Etat habituellement répandu, moyen, considéré le plus souvent comme une règle à suivre. Ce terme générique désigne un ensemble de caractéristiques décrivant un objet, un être, virtuel ou non. Tout ce qui entre dans une norme est considéré comme "normal", alors que ce qui en sort est "anormal". Ces termes peuvent sous-entendre ou non des jugements de valeur.

Apparemment, la définition d'une norme n'est pas encore normée… ça commence bien !

Dans le domaine spatial, les normes qui font autorité sont les ECSS (European Cooperation for Space Standardization) dont j'avais expliqué (et en partie critiqué) le but et l'utilisation dans deux articles récents de ce blog ("L'implication du client: un facteur majeur de réussite dans les projets complexes", paru en février, et "Faudra-t-il revendiquer le droit au doute dans les grands projets?" paru en septembre). Ces normes constituent un référentiel qui, lorsque les exigences en sont suivies à la lettre, est censé garantir le succès des programmes spatiaux, aussi bien en termes d'ingénierie que de management et de qualité. Editées pour la plupart en 1996, elles ont été régulièrement modifiées par les agences et industries spatiales européennes pour devenir un corpus imposant et théoriquement parfait… voire !

Je me focalise dans cet article sur l'ingénierie, pour laquelle il existe aujourd'hui 58 ECSS (référencées en ECSS-E-ST). Un ingénieur débutant aura du mal à absorber les milliers de pages de ces documents et aura donc tendance à utiliser plutôt les référentiels "maison" eux-mêmes supposés appliquer ces normes "tailorées" aux processus propres de l'entreprise. Notez que "tailorer" signifie adapter (1), mais le vocable anglais sonne plus professionnel, ce qui donne lieu à la faute classique de "taylorer", lapsus révélateur des dérives de l'ingénierie moderne que j'avais traitées dans un autre article de ce blog paru en octobre 2019 "La taylorisation de l'ingénierie dans les projets complexes"… Par ailleurs, les agences spatiales comme l'ESA et le CNES s'arrogent le droit, pour chaque nouveau programme, de "tailorer" à leur tour les ECSS-E-ST… Et de "tailoring" en "tailoring", on en arrive à une obsession de l'optimisation qui fait qu'on finit par oublier que ces normes sont par nature destinées à faciliter le travail de l'ingénieur… On aurait envie de fredonner sur une mélodie de Serge Lama :

Mais d'ECSS en ECCS,
De norme en norme, de spec en spec, (2)
Je n'ai pu cacher ma détresse…

Déclarer la conformité totale à ce corpus protéiforme devient vite un chemin de croix… Et pourtant, il est fortement déconseillé aux industriels de déroger à ces normes, même partiellement, puisqu'elles sont supposées parfaites, toute dérogation à l'exigence d'une ECSS étant généralement très mal perçue par le client… Alors bien souvent, on déclare la conformité globale en priant le ciel de ne pas être passé à côté d'une exigence vitale…

Je citerai une anecdote révélatrice de cette dérive, survenue il y a une dizaine d'années : elle concernait le fournisseur d'un banc de test pour satellite qui avait déclaré être conforme à toutes les ECSS-E-ST qui lui avaient été imposées, y compris à l'une d'elles qui mentionnait dans son titre "pour matériel de vol" et ne devait donc pas le concerner puisqu'il ne fabriquait que du matériel sol (pensait-il…). Or, celle-ci comportait une exigence sur les bancs de test pour satellite que le fournisseur ne respectait pas : il ne l'avait pas lue du fait du titre de la dite ECSS… Une solution simple a finalement été trouvée, mais après moult réunions avec le client (qui avait bien sûr mis le doigt sur l'erreur), échanges parfois houleux et toujours consommateurs d'un temps précieux…

Le "tailoring" visant à ajuster au mieux le corpus des ECSS aux besoins de chaque industriel entraîne une autre dérive: lorsqu'une ECSS est rendue applicable, toutes ses exigences doivent être respectées (ce qui semble évident) ; cependant, certains industriels ont cru bon de rajouter une exigence générique, qui dit en substance que l'ECSS "tailorée" est totalement applicable… Conséquence : si une exigence n'est pas respectée (ce qui s'appelle une Non-conformité ou NC dans le jargon de l'ingénierie), l'exigence générique n'est de facto pas respectée non plus ; autrement dit, pour une NC trouvée, on vous en offre une deuxième… Comme quoi le mieux est l'ennemi du bien… Et, comme dirait Fabrice Luchini, toutes ces normes, c'est énorme…

(1) de l'anglais "to tailor" = faire sur mesure
(2) abréviation (bien française!) de spécification

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