La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les malheurs d'Ariane: le bout du tunnel?

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Les malheurs d'Ariane: le bout du tunnel?
© ESA-CNES-ARIANESPACE / Optique vidéo du CSG

Le lanceur européen accumule les retards, mais il finira bien par voler, reste à savoir s'il sera vraiment compétitif… et pourtant, il faut bien un lanceur à l'Europe !

Lorsqu'après 6 échecs consécutifs du premier lanceur européen Europa (de 1967 à 1971), dus essentiellement au manque de coordination entre partenaires, l'Europe décida de construire Ariane, sous maîtrise d'œuvre du CNES, le nom du nouveau lanceur avait été choisi à dessein, comme symbole du moyen de sortir du labyrinthe qu'était devenue la politique européenne de lancements spatiaux.
De Ariane 1 à Ariane 5, Arianespace (devenu ArianeGroup en 2012) engrangea, malgré quelques (rares) échecs, des succès mémorables qui ont redoré le blason de l'Europe spatiale, bien au-delà des espérances initiales. Arianespace aurait-elle pu continuer sur sa lancée sans le bouleversement créé par l'irruption d'Elon Musk et de son "brainchild" SpaceX sur le marché des lanceurs ? Nul ne peut le dire. Toujours est-il que les meilleures choses ayant une fin, il était logique qu'à un moment donné, Arianespace fasse évoluer sa gamme en créant un nouveau lanceur nommé Ariane 6, programme décidé fin 2014 avec un premier vol prévu six ans plus tard : nous y sommes...

Le premier vol vient d'être repoussé à fin 2022… (il l'avait déjà été à fin 2021). Les raisons avancées sont :

- Tout d'abord bien sûr la crise sanitaire : reconnaissons qu'elle offre l'avantage de justifier, au moins partiellement, nombre de retards de presque tous les grands et moins grands programmes spatiaux, alors que ces retards sont devenus la plupart du temps la conséquence de programmatiques irréalistes maintes fois dénoncées dans ce blog; le JWST aurait aussi pris du retard à cause du Covid-19… Mais il est vrai que cette crise, en conduisant à la réduction de nombreuses équipes techniques, a contribué à aggraver la situation  avec par exemple l'impossibilité d'accéder à des bancs de tests.

- Et surtout des difficultés techniques non prévues (autrement dit des aléas) : là encore, quand on développe de nouvelles technologies (l'Agence spatiale européenne a parlé des "défis techniques" encore à surmonter), nécessaires dans le cadre d'un programme ambitieux comme Ariane 6, imaginer que seuls les risques identifiés sont susceptibles de se matérialiser et qu'aucun problème inattendu ne surviendra relève du vœu pieux et même de l'inconscience (ou en tout cas d'une vision totalement utopique de la réalité des projets complexes)… Citons notamment des difficultés dans la réalisation (par fabrication additive) de l'unité de puissance auxiliaire, et d'autres dans le développement du nouveau bras cryogénique qui reliera le lanceur à la tour de lancement (du fait de la déconnexion plus rapide du bras plus long que l'ancien bras).

Heureusement, tout n'est pas noir: les moteurs (propulseurs solides pour les boosters latéraux et moteur cryogénique ré-allumable en vol) sont qualifiés ou en passe de l'être, malgré des ralentissements dus à la crise sanitaire. On voit donc le bout du tunnel…

Tout cela se traduira finalement par un surcoût de 300 millions d'euros à la charge du consortium industriel (200 millions d'euros pour ArianeGroup et 100 millions d'euros pour les sous-traitants), soit 10 % du coût total du programme: cela dit, un programme nouveau qui ne dépasse que de 10 % l'enveloppe allouée devrait être mis sur un piédestal… N'oublions pas qu'Ariane 6 a dû justifier son approche classique d'étages non réutilisables face à la Cour des comptes qui demandait en février 2019 de "faire comme SpaceX", c'est-à-dire de développer la technologie du réutilisable pour maintenir la compétitivité… en oubliant que la cadence des tirs d'Ariane 6 sera très inférieure à celle de SpaceX qui déjà depuis plusieurs mois enchaîne les tirs (réussis!) en lançant, entre autres, des myriades de satellites (je pense à la constellation Starlink, surnommée à juste titre "train de satellites", qui va contribuer à non seulement occuper l'orbite basse déjà bien chargée avec des risques accrus de collisions et de création de débris, mais aussi à polluer les observations scientifiques des astronomes depuis le sol… mais ce sont deux autres histoires…). Le train spatial de SpaceX est lancé et continue de foncer en brûlant parfois les étapes… (mais le risque paie pour Elon Musk, semble-t-il).

Les déclarations fracassantes d'Alain Charmeau, alors PDG d'ArianeGroup, quant aux conditions indispensables à la compétitivité d'ASL face à SpaceX (que j'avais relatées dans un billet de ce blog "Rigueur, Rigorisme, Régression: les 3 R de la gestion moderne" paru en octobre 2018) lui ont valu peu de temps après (novembre 2018) l'occasion de "faire valoir ses droits à la retraite" (à 62 ans, c'est jeune pour un PDG…).

La filière Ariane de 1 à 5 ne s'étant déjà pas révélée compétitive, l'un des objectifs majeurs d'Ariane 6 était justement de disposer d'un lanceur compétitif: mais force est de constater qu'aujourd'hui SpaceX brouille les cartes… Cependant, l'Europe, pour son indépendance spatiale, ne peut pas se permettre de laisser à d'autres le pouvoir de décider ou non du lancement de ses satellites (ce sont justement les conditions imposées par les Etats-Unis pour le lancement du tout premier satellite européen de télécommunications, Symphonie, qui ont poussé l'Europe à développer ses propres moyens de lancement…) alors ne revenons pas un demi-siècle en arrière et allons jusqu'au bout d'Ariane 6, compétitivité ou pas… Et souhaitons que la lumière que l'on entrevoit au bout du tunnel ne soit pas… le train (de SpaceX…).

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