La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les limites du "shareholders first"

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Les limites du shareholders first
© Boeing

Les leçons seront-elles tirées des malheurs du 737 MAX? Car au-delà de la résolution des problèmes techniques, se pose la pérennité d'une culture d'entreprise accordant la priorité au versement de dividendes importants aux actionnaires, et, plus généralement, d'un modèle économique qui a tout d'une perpétuelle course en avant.

 

J'ai déjà mentionné plusieurs fois dans ce blog les déboires du Boeing 737 MAX: ils s'éclairent d'un jour nouveau après que la Commission des Transports du Congrès américain vienne de juger le monocouloir "fondamentalement défectueux et dangereux".

Dans le magazine Aviation Week du 23 mars, Kevin Michaels dénonce la culture de Boeing, devenue au fil des dernières années exclusivement financière: un graphique portant sur les dépenses annuelles de Boeing en 2017-2018 en rachats d'actions et versements de dividendes d'une part (plus de 12Md$), et en dépenses de R&D d'autre part (à peine plus de 2Md$) montre un ratio éloquent de 5.8 en faveur des actionnaires… (J'avais déjà évoqué le culte de la performance financière de Boeing dans un article de ce blog "Les dangers de la performance financière court terme dans l'industrie aérospatiale" paru en novembre 2019).

Cette dérive a commencé dans les années 90 sous l'impulsion du fameux économiste Milton Friedmann: McDonnell Douglas s'est rendue célèbre en adoptant sans réserve le "shareholders first", qui l'a conduite à se focaliser sur les gains trimestriels au détriment des investissements nécessaires au lancement de nouveaux avions civils… On connaît la suite avec la faillite de la compagnie rachetée par Boeing en 1997 (le Total Quality Management n'ayant pas aidé au redressement, comme je l'avais indiqué dans un autre article de ce blog "Le sens du travail peut-il encore exister dans les grands projets?" paru en janvier dernier). Son PDG (devenu par la suite PDG de Boeing…) avait déclaré à ceux qui avaient le sentiment qu'il n'était intéressé que par "faire de l'argent" (making money): You're right, I am…

Ce sur quoi Kevin Michaels conclut qu'il est lui-même libéral et "pro-business", mais que si gagner de l'argent et rétribuer les actionnaires est une bonne chose, l'industrie (américaine) à longs cycles de développement mue par l'innovation est clairement "out of balance"… Je n'ai pas gardé en mémoire tous les articles de Kevin Michaels, mais je soupçonne que lorsque tout allait bien pour Boeing, il n'était probablement pas le dernier à encenser la compagnie pour son efficacité financière (et il n'était sûrement pas le seul!)… Sauf que…comme je l'avais expliqué dans un autre article de ce blog "Les grands effets des petites perturbations dans les projets complexes…" paru en février dernier, il ne faut pas grand-chose pour rompre l'équilibre finalement précaire d'une entreprise aussi gigantesque que Boeing: car une entreprise qui sacrifie sa R&D au profit des actionnaires court irrémédiablement à sa perte. Le problème du MCAS du 737 MAX n'est en fait que la partie émergée de l'iceberg (la partie immergée comprenant les cadences infernales, le refus d'écouter les techniciens dont certains avaient alerté, en vain, sur les risques du MCAS, etc) et les résultats des enquêtes qui se sont succédé auprès du géant américain ont de quoi faire réfléchir… Dave Calhoun, le nouveau PDG de Boeing, n'a d'ailleurs pas manqué de casser du sucre sur le dos de son prédécesseur Denis Muillenburg plus ou moins contraint à la démission: mais aura-t-il le courage de mettre un frein à cette course en avant frénétique qu'est devenue la concurrence dans le domaine aéronautique? Rien n'est moins sûr, car elle concerne tous les secteurs industriels, et l'on en perçoit aujourd'hui, au travers de la crise du COVID-19, les conséquences sur l'économie occidentale dont on se rend compte à quel point qu'elle est devenue dépendante de la Chine… L'idée du "out of balance" de Kevin Michaels me fait penser que cette course en avant a pris les allures d'un cycliste qui, sur le point de tomber, pédale de plus en plus vite pour ne pas perdre l'équilibre: mais les lois de la physique sont telles que la chute est inéluctable, et plus elle tardera à venir, plus elle sera dure…

Le problème est qu'aujourd'hui, une entreprise qui déciderait seule de renoncer au principe du "shareholders first" serait très vite condamnée, car les actionnaires s'en détourneraient rapidement, la recherche du profit à court terme continuant à régir la Bourse et les échanges commerciaux. Ce qui semble s'annoncer comme la tragédie du COVID-19 sera-t-il de nature à faire qu'une fois la crise surmontée, comme on pouvait le comprendre ou l'espérer du discours de notre Président le 12 mars, notre modèle économique devra être revu (et cela s'entend au niveau mondial)? Souhaitons-le, car nous ne pourrions pas nous relever indéfiniment de chaque nouvelle course en avant, ce que le discours d'Hubert Reeves sur la 6° Extinction laisserait augurer…

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